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Benoît XVI et le discours de Ratisbonne : La foi en la raison 2

Et voilà, ça y est. Les mêmes bêtises reviennent. Les milieux les plus « autorisés » nous ressortent les mêmes erreurs, les mêmes démonstrations de leur incompétence abyssale. On y entend que la petite conférence de Benoît XVI relevait de son infaillibilité (sic !) comme s’il s’exprimait ex cathedra, on y ressort les mêmes absurdités sur Averroès qui serait le réformateur de l’Islam, etc.

Qu’appelle-t-on l’infaillibilité papale ? Il s’agit de ce dogme du 18 juillet 1870, voulu par Pie IX, qui stipule que le Pape ne peut se tromper lorsqu’il énonce une loi morale ou un article de foi ; habité par l’Esprit Saint, le Pape est ainsi placé ex cathedra, c’est-à-dire qu’il s’exprime à partir de sa suprême autorité.

Il va de soi que le discours que tint Benoît XVI n’a nul rapport avec cette situation exceptionnelle où le Pape est amené à se prononcer officiellement sur un sujet de foi ou de morale. L’éditorial de Libération de ce matin, qui se voulait caustique ironique et détaché fut à ce titre un exemple frappant de médiocrité intellectuelle et d’insupportable démonstration de moraline.

Jean-Michel Ténard, infiniment moins talentueux que Serge July, que l’on en viendrait presque à regretter, se croit ainsi fort malin en commettant les quelques lignes suivantes :

« Il n’est rien de pire pour un pape infaillible que de commettre une faute ! Comment la réparer dès lors qu’il ne peut s’être trompé ? La question relève du théâtre de l’absurde et prêterait à sourire si elle n’était pas mortelle. Qu’il le veuille ou non, Benoît XVI vient de porter un rude coup au mythe de l’infaillibilité. Son ânerie est grande qui l’oblige, fait sans précédent, à s’avouer «désolé de ses propos»[1]. »
 
M. Thénard témoigne ici de sa parfaite méconnaissance de ce dont il parle ; l’infaillibilité papale n’était évidemment pas en cause ici. De surcroît, quelle serait la supposée « ânerie » du Pape dans les propos qu’il a tenus ? Ne faisant que fort peu confiance au fort peu compétent Jean-Michel Thénard qui, sans mauvais jeu de mots est un peu le Thénardier de la théologie, il serait plus constructif de se demander en quoi le Saint-Père se trompe lorsqu’il observe avec profondeur que l’Incarnation réduit nécessairement le degré de transcendance divine, et qu’il fait de l’humain une mesure, fût-elle relative, du divin, réduction humaniste que l’on n’observe manifestement pas en Islam…  Où est la « faute » ?
 
Bxl-Wawa recommandait dans les colonnes de ce blog la lecture de l’excellent éditorial d’Yves Thréard, paru ce matin dans Le Figaro. Thréard commence par déplorer le « deux poids deux mesures » qui s’est imposé dans le débat public :

« Il est rare d’entendre un grand de ce monde exprimer publiquement ses regrets. C’est pourtant ce que vient de faire le Pape, par ailleurs chef de l’État du Vatican. Même si la comparaison peut paraître étrange, on attendrait en vain ceux du président iranien, Mahmoud Ahmadinejad, pour les injures qu’il a proférées contre l’Occident et Israël. Mais lui a-t-on jamais demandé ?[2] » Je me permets de reproduire une grande partie de cet éditorial car, ainsi que le signalait notre ami Wawa, il est en effet excellent, et procède à une très bonne analyse politique.
 
« Faute de goût, faute diplomatique en cette période tendue entre les cultures et les religions ? Ceux qui le pensent doivent relire l’intervention de Benoît XVI qui n’est autre, précisément, qu’un appel à la sagesse destiné à toutes les confessions. Rien de semblable à l’affaire, alors ridicule et condamnable, des caricatures de Mahomet. Il est même rassurant que le Pape n’envisage pas la foi sans la raison. Ce ne sont pas ses propos qui sont regrettables, c’est leur détournement.

Le responsable du déchaînement de haine des foules arabo-musulmanes n’est pas le Saint-Père. Mais bien tous ceux qui fabriquent n’importe quel prétexte pour manipuler leurs crédules fidèles et entretenir leur ignorance, au nom de causes bassement politiques. Ces chefs d’État ou représentants religieux qui, de Téhéran à Naplouse, de Mogadiscio à Bagdad, ont intérêt, pour conforter leur pouvoir temporel ou spirituel, à souffler sur les braises du choc des civilisations. Ou encore ceux qui, souvent accusés de pactiser avec les «États Satan» occidentaux, se croient obligés de suivre le mouvement pour restaurer leur autorité[3]. »
 
Il est étonnant de voir à quel point les éloges de la raison peuvent déchaîner les réactions passionnelles… Ce qui est navrant, au-delà de l’utilisation par les dirigeants arabes du ressentiment de leur population, c’est que les media occidentaux communient eux aussi dans ces amalgames navrants et, à l’instar de Thénard, se prennent pour des redresseurs de tort, noyant leur incapacité et leur inculture crasses sous la vertu dénonciatrice de l’indignation en marche. Mais cette fébrilité indignée des agents du Bien laisse de plus en plus apparaître la lâcheté dont elle procède : surtout ne pas faire de vague, surtout ne pas provoquer, surtout conserver ce que d’aucuns osent appeler un « équilibre mondial », faisant fi du 11 septembre, des attentats de Madrid, de Bali, du nucléaire iranien, etc. Quand on entend Chirac déclarer : « Nous sommes menacés d’un divorce entre les cultures, Occident contre Islam, laïcs contre religieux, Nord contre Sud, riches contre pauvres
[4]. », on se demande ce que serait selon lui un divorce effectif…
 
Cette lâcheté monstrueuse à laquelle nous assistons depuis plusieurs années, et qui a envahi la plupart des pays européens, se retrouve dans le simple terme d’Islam. D’où vient l’interdit de qualifier une religion par un suffixe en « isme » ? Alors que l’on évoque volontiers le Christianisme, le Bouddhisme, le Judaïsme, le Taoïsme, etc., il nous serait interdit de parler d’Islamisme lorsque nous voudrions désigner l’Islam. Il paraîtrait que « l’Islam n’est pas l’Islamisme ». Voilà bien un détournement sémantique tout à fait hallucinant quand on sait que l’Islam signifie « soumission à Dieu » et que l’Islamisme a désigné pendant des siècles la religion qui observait le précepte de l’Islam. Dissocier l’Islamisme de l’Islam c’est, en toute rigueur, dire qu’il n’existe pas de religion constituée autour de la soumission à Dieu. C’est exactement comme si l’on refusait de parler de Christianisme et que l’on parle du Christ comme nom de religion !
Pourtant, si les mots ont un sens, de même que le Christianisme est la religion bâtie autour du Christ, de même l’Islamisme est la religion bâtie autour de la soumission à Dieu. Cette sorte de « différence ontologique » (clin d’œil à mes amis philosophes) introduite entre l’Islam et l’Islamisme relève déjà d’une tartuferie intellectuelle. Imagine-t-on une discussion mondaine où l’on demanderait à un croyant : « quelle est ta religion ? » et où celui-ci répondrait « Christ ! » On le prendrait – avec raison – pour le plus navrant figurant de la vie est un long fleuve tranquille
 
Cette supercherie sémantique est d’autant plus grotesque que s’il y a bien une religion systématique, c’est l’Islam… « L’Islam n’est pas seulement une religion ; c’est aussi une loi qui règle le comportement du musulman dans toutes les circonstances de la vie, religieuse, politique, sociale et individuelle, le Coran étant complété par la Tradition du Prophète (Hadith), qui a participé ainsi à l’élaboration de la loi (Chari’a). » Telle est la définition de l’Islam que l’on trouve dans le Larousse. Comme on peut le voir, il n’y a pas d’extériorité à l’Islam, l’Islam forme système et il est faux de lui amputer son suffixe en « isme » désignant justement la dimension systématique de la chose. Toute action humaine est régie par l’Islamisme, de sa croyance religieuse à sa façon de marcher, d’uriner, etc. C’est pourquoi, lorsqu’un des plus éminents spécialistes mondiaux de l’Islamisme, Alfred-Louis de Prémare
[5], déclare que « le chef religieux est en même temps le chef politique[6] », ou que la religion est avant tout conçue comme un « pouvoir[7] » dans l’Islamisme, il énonce là une évidence.
 
Alors, évidemment, comme à chaque conflit en germe entre l’Occident et l’Islam on a fait témoigner les Bruno Etienne, les Malek Chebel, ou tous les autres spécialistes auto-proclamés de cette religion. Vous savez Malek Chebel, celui qui, sans rire, déclarait au Point en 2004 que « depuis toujours, l’islam porte la modernité en lui
[8]. » et qui rappelait à l’envi la glorieuse période andalouse de l’Islam, ce moment en effet fécond de la pensée arabophone peut-être parce qu’elle s’était frottée à des contrées chrétiennes. Evidemment, Averroès le persécuté est enrôlé parmi les penseurs musulmans, sans que cela ne suscite le moindre hoquet de réprobation. Et Chebel de finir sa leçon par la sempiternelle ritournelle du dévoiement de la beauté de l’Islam par les problèmes économiques du monde arabe ; « les fondamentalistes profitent de la crise économique qui affecte le monde musulman. Ils ont investi les mosquées, alors ils ont de l’audience, et grâce à la manne financière dont ils disposent ils ont pu constituer un filet social excellent pour venir en aide aux pauvres des banlieues miséreuses qu’ils ont infiltrées. Il est là, le malaise de l’islam. Si on veut les battre, il faut être aussi bons qu’eux sur ce terrain. Ce que je crois, c’est qu’à plus ou moins long terme, si le monde islamique ne veut pas être la brebis galeuse de l’ensemble des civilisations, s’il ne veut pas être étiqueté « axe du mal » par des forces qui ont besoin d’un bouc émissaire, il est obligé de procéder à une mutation. Et, avant tout, il devra répondre à un certain nombre de questions dont pour l’instant il ne veut pas s’occuper : le désir des jeunes, l’égalité homme-femme, et surtout l’émergence de l’individu par rapport à la communauté[9]. »
 
Deux ans et demi plus tard, Malek Chebel, convoqué par Le Monde pour nous expliquer ce qui se passe après les propos du Pape, déclare tranquillement que « le déclin de l’islam a commencé, en effet, avec la Reconquista catholique de l’Espagne en 1492. Jusque-là, sa vitalité intellectuelle était sans comparaison. 1492 est une date à marquer au fer rouge. Elle signe la fin de la maîtrise musulmane sur le monde physique, l’exploration de la nature, la curiosité philosophique et scientifique. C’est l’échec du projet musulman fondé sur la rationalité. 1492 : les musulmans sortent de l’Histoire. 1492 : les chrétiens rentrent dans l’Histoire avec la découverte de l’Amérique
[10]. » Dans un geste d’une incroyable arrogance, Chebel explique le plus naturellement du monde que c’est de la faute des Chrétiens qui se sont rebellés contre la tyrannie musulmane si l’Islam(isme) a sombré dans les ténèbres obscurantistes. Cela est d’autant plus mensonger et incohérent que quelques lignes plus bas, Chebel reconnaît que « la remarque du pape est, en partie, fondée. A la différence de l’Occident, la raison est restée cantonnée aux sphères intellectuelles de l’islam. Elle n’a pas pénétré les veines d’une orthodoxie rigide et méfiante face à tout apport extérieur. Dès le VIIIe siècle, un mouvement de libres-penseurs, les mutazilites, a essayé de conceptualiser ce rapport de la foi à la raison, avant d’être écarté. (…) Pour l’islam, la tradition critique – et de l’autocritique – n’a jamais été une discipline significative. L’islam a toujours fonctionné sur le trépied suivant : les “guerriers” qui se réclament du djihad, les “théologiens” qui leur fournissent une légitimation sacrée, et les “marchands” qui financent. Au-dessus : le calife ; mais, à la marge, toujours, les intellectuels, les libres-penseurs, les philosophes…[11] » En somme, on devine que si la raison a pu un jour pénétrer l’Islam (la sacro-sainte période andalouse) ce n’est pas foncièrement une production intrinsèque mais un apport extérieur…
 
Dans le même mouvement, Chebel reconnaît que toute pensée critique est immédiatement reléguée dans les « marges », tout en affirmant que l’Islam n’est pas intrinsèquement figé, comme le prouve la belle phase de domination andalouse ; d’où vient alors l’évolution de l’Islam(isme) qu’il évoque si toute pensée rationnelle est condamnée ou marginalisée ?
Réponse : de l’extérieur, de la fécondation par les autres religions. La période andalouse correspond précisément à une période où l’Islam(isme) a accepté en son sein ceux qui n’étaient pas musulmans. « En sept siècles de présence musulmane en Andalousie, l’islam n’a pas été violent. Il a su accueillir l’Autre, n’a fait de pogroms ni contre les chrétiens ni contre les juifs, a pu prospérer au niveau intellectuel et économique. Des souverains andalous avaient des médecins juifs à leur chevet !
[12] » On est bien d’accord, mais n’est-ce pas là justement la preuve que l’Islam(isme) n’est ouvert que s’il est fécondé par l’extérieur ? De la plus involontaire des façons, Chebel explique que l’Islam n’a pu être grand et fécond que lorsqu’il sut accueillir des Chrétiens et des Juifs, autrement dit l’Islam n’a pu dominer (7 siècles de domination c’est une mégalomanie contestable) intellectuellement qu’au moment où il ouvrit la réflexion à des pensées chrétiennes et juives…
 
En creux, Chebel semble donc reconnaître que l’Islam(isme) en tant que tel est figé ; il n’évolue que s’il accueille en lui son « Autre », c’est-à-dire la pensée judaïque ou chrétienne. Mais pourquoi l’Islam(isme) serait-il plus figé que les autres religions ? C’est qu’il y a un point dans cette religion que personne n’évoque, soit par ignorance, soit par crainte.
Qu’est-ce que le Coran ? Ce n’est pas un texte comme la Bible ou le Nouveau Testament, ce n’est pas une parole rapportée de Dieu, c’est la Parole de Dieu. Au Xème siècle s’est posé justement la question du statut de cette Parole divine, ou plus précisément du rapport de Dieu à sa Parole. La Parole comme Souffle divin posa de nombreux problèmes aux théologiens musulmans : est-elle consubstantielle à Dieu ou est-elle inversement une extériorité sensible, au même titre que la parole humaine ? Très vite, les théologiens (et donc le pouvoir politique) tranchèrent en faveur d’une consubstantialité de la Parole divine, donc du Coran à Dieu. La question du statut de cette Parole redoubla : si elle est consubstantielle à Dieu, est-elle également éternelle ? Là encore, pour le plus grand des malheurs, le pouvoir théologico-politique décréta l’éternité de la Parole divine.
L’Islam(isme) se réfère donc à un Livre sacré, de nature divine, de même nature qu’Allah, et tout aussi éternel que Lui. La Parole du Coran est incréée, divine et immuable. Peut-être faudrait-il réformer cette absurdité pour commencer à introduire une dose de raison dans cette Religion structurellement figée par l’impossibilité d’une lecture critique du Texte sacré en raison même de sa nature divine et éternelle. C’est cela le drame de l’Islamisme et non je ne sais quelle raison socio-économique contingente des pays arabophones. Mais encore faut-il le savoir…
 


[1] Jean-Michel Ténard, Les fautes de Benoît XVI, in Libération, 18 septembre 2006

[2] Yves Thréard, Le Pape face à la manipulation des masses, in Le Figaro, 18 septembre 2006

[3] Ibid.

[4] Le Figaro, 18 septembre 2006

[5] auteur de Les fondations de l’Islam, Seuil, Aux origines du Coran, Teraedre, La tradition orale du Mejdub, Edisud.

[6] Alfred-Louis de Prémare, Entretien pour le magazine l’Histoire, n° 274, mars 2003, p. 74

[7] Ibid.

[8] Malek Chebel, L’Islam côté Lumières, in Le Point, 12 février 2004

[9] Ibid.

[10] Malek Chebel, Le long chemin de l’Islam vers la raison, in Le Monde, 17 septembre 2006

[11] Ibid.

[12] Ibid.


Benoît XVI et le discours de Ratisbonne : La foi en la raison

Et voilà, on s’absente quelques jours et pof ! Le Pape fait des siennes. Quoi, qu’ouïs-je ? Il fit part du voile léger posé sur l’ombre d’un doute qu’il formula à l’égard de l’intrinsèque tolérance et bienveillance de l’Islam envers les infidèles ? Aie ! Mais, euh, il a le droit de dire ça ?
 
Benoît XVI a beau faire, il restera un théologien confirmé. Ses propos récents sont théologiquement inattaquables. A Ratisbonne, devant un grand nombre d’universitaires – plus enclins à comprendre les subtilités d’un discours rationnel théologique que ne le sont les masses pakistanaises heurtées par les propos du Pape – il a superbement disserté sur l’intrinsèque humanisme du Christianisme. Pensant l’Incarnation à la fois en son fondement et en ses conséquences, l’ex-Ratzinger a évoqué « le visage d’un Dieu humain
[1] », comme sens à la fois séminal et constitutif du Christianisme. Que signifie en effet l’Incarnation sinon le fait que, pour la première fois, Dieu s’est abaissé à la mesure de l’humain, en prenant chair et visage de l’homme, afin de proposer à celui-ci la voie de la grandeur divine ?
 
Or, nous ne pouvons nous arrêter à ce constat ; si Dieu s’abaisse à la mesure humaine, encore faut-il qu’il y ait en l’homme une instance capable de le recevoir, une faculté humaine par laquelle l’homme reconnaisse pleinement la divinité en tant que telle ; cette instance c’est, à n’en pas douter, la raison. (Beaucoup de théologiens rigoureux ont suffisamment pesté contre l’invasion de la foi comme instance permettant de rentrer en contact avec Dieu) Si Dieu est rationnellement accessible, cela signifie que l’instance par laquelle l’homme perçoit Dieu est un attribut divin ; je suis une intelligence qui perçoit l’intelligence divine. Mieux, c’est parce que Dieu est Intelligence que je puis, par mon intelligence, percevoir la divinité. Dès lors, si l’Incarnation est possible, si Dieu peut prendre forme humaine sans pour autant renier sa divinité, ce n’est qu’en raison de cette commune constitution qui est celle de l’intelligence, de la raison. En passant de Dieu à l’homme, Dieu a dégringolé – pour le dire vulgairement – tous les échelons de la raison, passant de la raison pure à la raison humaine, certes défaillante mais nécessairement semblable à celle du Créateur.
 
Naturellement, une telle thèse peut être contestée ; ainsi, Duns Scot avait-il reproché à Thomas d’Aquin de raisonner comme un païen ; faire de Dieu une sorte d’Intelligence suprême, c’est au fond reprendre des raisonnements païens pour lesquels entre l’homme et les divinités la différence de nature n’était pas infranchissable ; faire de Dieu une super-raison, c’était aux yeux de Duns Scot ne pas accorder une grande importance aux textes sacrés, et faire fi de ce que Gilson nommait « la métaphysique de l’Exode », à savoir cet impératif de l’Etre comme révélation accordée par Dieu. Si bien que Duns Scot préféra concentrer ses réflexions sur une élaboration d’une communauté entre l’homme et la divinité qui fût ontologique car révélée plutôt que de s’en remettre à une raison pouvant se passer des Ecritures.
 
Quoi qu’il en soit de la véracité de ces deux thèses, l’Eglise trancha et préféra Thomas à Duns Scot, attribuant ainsi à cette espèce de catena aurea qu’est la raison le rôle de lien inaliénable entre le divin et l’humain. Par là, la créature pouvait rencontrer le Créateur, en usant de cette commune nature rationnelle, laquelle avait rendu possible l’Incarnation. Et la réflexion sur l’Incarnation délivrait, en retour, le secret de la commune nature rationnelle de l’humain et du divin.
 
En somme, la force intellectuelle de Benoît XVI est d’avoir relié l’idée d’incarnation à celle de raison commune. Ce n’est que par la communauté rationnelle que l’Incarnation fut possible, brisant ainsi la transcendance inaccessible d’un Deus absconditus.
Inversement, aux yeux du Pape, l’Islam était et est incapable d’établir un pont entre la transcendance absolue du divin et les catégories humaines ; la conception musulmane de Dieu « n’est liée à aucune de nos catégories, fût-elle celle de la raison.
[2] » Cette déclaration de Benoît XVI clôt une réflexion s’articulant autour d’un discours d’un empereur byzantin, Manuel II, et d’un érudit persan ; or, Manuel II semblait peu convaincu que Dieu désirât que la violence fût vecteur de conversion et de prosélytisme sain(t). Prenant appui sur ces doutes de Manuel II, Benoît XVI exclut ainsi le domaine passionnel et irraisonné de la rencontre avec Dieu, afin d’avancer la raison comme seul moyen de parvenir au divin, en tant que nature commune. Et, glosant sur le refus de Manuel II, le Pape conclut ainsi : « La phrase décisive dans cette argumentation de l’empereur de Constantinople contre la conversion forcée est la suivante : agir de manière déraisonnable est contraire à la nature de Dieu. Pour l’empereur, un Byzantin éduqué dans la philosophie grecque, cette phrase est évidente. En revanche, pour la doctrine musulmane, Dieu est absolument transcendant. Sa volonté n’est liée à aucune de nos catégories, pas même celle de la raison[3]. »
 
C’est très subtil ce que vient de dire le Pape ; cela signifie au fond que toute théologie qui exclurait tous les attributs divins hors d’un référent humain, créerait un Dieu en dehors de toute mesure humaine, ce qui légitimerait la violence à l’encontre de l’homme en raison même de desseins divins que l’on eût décrétés insaisissables car la raison humaine ne serait plus investie de la force de la communauté avec la nature divine. Autrement dit, une transcendance absolue, au sens d’une incommunicabilité totale de Dieu et l’homme porterait en elle le germe de violences inouïes car nul référent humain ne pourrait freiner une volonté aveugle de Dieu.
De deux choses l’une semble murmurer Benoît XVI dans son interprétation des théologies non chrétiennes : soit l’on ôte à Dieu la raison par une sorte de théologie négative, en arguant du fait que l’homme est raisonnable, auquel cas Dieu ne peut plus l’être car il est interdit que Dieu et l’homme aient quelque attribut ou nature en commun ; soit l’on décrète Dieu raisonnable, auquel cas l’homme ne peut plus l’être.
La thèse – très forte – du Pape consiste précisément à dire que l’homme et Dieu sont raisonnables conjointement, quand bien même la raison humaine serait-elle inférieure à la raison divine, en degré. Or, et c’est là me semble-t-il, bien plus que dans la critique de l’Islam, le point fort de son intervention, cette élaboration d’une raison commune à l’homme et à Dieu résulte immédiatement de l’Incarnation, de ce « Dieu à visage humain » qui a révélé à l’homme la communauté de Dieu et de l’homme, arrachant celui-là à sa transcendance afin de le livrer à l’immanence de celui-ci, tout en propulsant celui-ci vers sa véritable destination, qui est d’être en Dieu. C’est là évidemment que réside l’essentiel de l’intelligence papale, plus que dans la critique des théologies maintenant Dieu dans une transcendance dangereuse. D’où ce communiqué du Vatican, conforme au texte papal : « Il n’était certainement pas dans l’intention du Saint-Père de se livrer à une étude approfondie sur le djihad et sur la pensée musulmane dans ce domaine et encore moins d’offenser la sensibilité des croyants musulmans
[4]. »
 
Toutefois, cette profession de foi du Pape qui ressemblait davantage à une admiration d’un homme pour la foi qu’il a embrassée qu’à une condamnation de la foi des autres, a déplu aux Musulmans. Certes, Benoît XVI visait implicitement l’Islam lorsqu’il déclarait : « Celui qui veut conduire quelqu’un à la foi a besoin de bien parler et de raisonner correctement, au lieu [d'user]
de la violence et de la menace[5].
 » Mais que fait Benoît XVI sinon évoquer à la fois la conclusion logique de son très beau discours sur la raison et édicter une mesure de bon sens ?
 

Les Musulmans sont des gens gentils et sensibles ;  ils ont été « blessés » en leur générosité et leur bienveillance par les propos guerriers du pape, nous dit-on.

Si des églises brûlent au Pakistan ou au Nigeria, si l’on détruit à coups de bulldozers des monastères en Egypte, si l’on tue des prêtres en Turquie, et si l’on envoie des terroristes en Espagne, aux Etats-Unis, et certainement bientôt en France, ne peut-on pourtant pas y voir là des signes d’une violence inquiétante ? Mais c’est le fait « d’une infime minorité », de « l’islamisme qui n’est pas l’Islam » nous rassure-t-on. Ah… Mais qui envoie les bulldozers en Egypte ? Quelles autorités musulmanes condamnent les attentats ? Combien de musulmans modérés (cette fameuse immense majorité, qui est en effet fortement silencieuse…) ont-ils défilé contre les attentats ou les discours de haine ?

Evidemment, les pseudo-connaisseurs, façon Le Monde, nous font le coup d’Averroès : « d’Al-Tabari à Averroès, et jusqu’aux réformateurs du XIXe siècle, l’histoire de la pensée islamique n’est pas rétive à la raison, mot cité quarante-cinq fois dans le Coran[6]. » Héhé, Averroès, parlons-en : qu’en dit Jean Jolivet, grand connaisseur de la pensée musulmane ? « On ne lui trouve pas de postérité en Islam : persécuté sur la fin de sa vie, c’est à des juifs et à des chrétiens attachés à conserver et traduire ses œuvres qu’il doit son influence posthume[7]. »
 
Faire d’Averroès un penseur musulman, c’est un petit peu comme si l’on faisait de Giordano Bruno le héraut de la pensée chrétienne : c’est un mensonge. Quant à Al-Tabari, peu connu du grand public, il est pourtant le plus illustre des historiens arabes ; plus historien que théologien, il proposa néanmoins une étude intégrale du Coran (Tafsir) en utilisant à la fois la raison et les hadith. Or, nul n’ignore à quel point l’usage de la raison en parallèle des hadith lui fut reproché et combien cela put nuire à sa personne ; il fut contesté et laissé dans l’ombre de son vivant…
Alors, par pitié, que l’on cesse de nous rappeler ces penseurs musulmans comme autant de preuves de la compatibilité de l’Islam et de la raison ; tous ceux qui ont proposé de réconcilier le Coran et la raison ont été systématiquement condamnés, persécutés, au premier rang d’entre eux Averroès.
 
Bref, nos amis musulmans se sentent atteints en leur pureté ; l’immense majorité modérée et pacifique hurle sa colère et sa douleur. Le secrétaire général de l’UOIF français a modestement « exigé » des « excuses
[8] » de la part du Souverain Pontife, UOIF qui se retrouvait à l’unisson des pays démocratiques et libres comme la Jordanie qui demande des « excuses immédiates[9] » au Vatican, ou l’Irak qui expliqua, par la voix de l’imam de Bagdad que « l’islam est une religion de tolérance et les propos du pape montrent qu’il n’a pas une connaissance suffisante de l’islam. » L’explosion d’une bombe placée à proximité de la mosquée de Bagdad par un musulman modéré a malheureusement brouillé la fin du prêche et nous ne pouvons en restituer la totalité. Fort heureusement, c’était une bombe modérée et tolérante, apprend-on de source sûre.
 
Alors que faire ? Se taire, faire semblant de croire qu’Averroès est une penseur admis par l’Islam, que la transcendance absolue d’Allah est source de paix et d’amour ? Que les versets du Coran sont pacifistes ? Tout cela pour préserver la paix entre les civilisations ? … Attitude lâche a-t-on envie de dire, « lâcheté » même a-t-on envie d’hurler tel Villepin à la face couperosée du navrant Hollande ; « Oui, il y a de la lâcheté, écrivait ce matin Yvan Rioufol, dans le procès instruit par ces Européens, qui ont peur qu’une défensive n’attise un choc des civilisations. Mais où est la civilisation, dans la vision sectaire d’un monde arasé et soumis ? La « religion de paix et de tolérance » ne peut se reconnaître dans ces bombes humaines qui tuent des civils ou dans ces égorgements. Les musulmans ne devraient avoir de cesse – certains commencent à se faire entendre – que de dénoncer la stérilité de cette folie mortifère
[10]. »
 
Curieuse ironie du sort, Oriana Fallaci est morte cette nuit…

  


[1] Le Figaro, 13 septembre 2006

[2] Ibid.

[3] Le Monde, 16 septembre 2006

[4] Ibid.

[5] Ibid.

[6] Ibid.

[7] Jean Jolivet, Averroès, Introduction

[8] Le Monde, 16 septembre 2006

[9] Ibid.

[10] Yvan Rioufol, Comment perdre la guerre ?, in Le Figaro, 15 septembre 2006


L’apocalypse de Bernard Lewis est reportée.

[Je republie cet article en février 2007 et suis heureux d'être en vie...]

 Aujourd’hui, nous sommes le 22 août 2006 ; jour banal semble-t-il ; seuls les nuages boudeurs semblent apporter un zeste d’anormalité dans le ciel d’août. Et pourtant, s’il y a bien un jour hors du commun, c’est aujourd’hui. Chaque religion attend le retour de quelque chose comme un messie, que ce soit l’Antéchrist puis le Christ, ou Armagedon, etc. Les Musulmans, eux, en attendent un aussi, à savoir l’Imam caché. Et comme nous l’avons déjà rappelé, le sémillant président iranien prépare l’arme nucléaire afin de satisfaire les souhaits de cet Imam. Ainsi que le notait avec raison l’éminent islamologue Bernard Lewis,
« There is a radical difference between the Islamic Republic of Iran and other governments with nuclear weapons. This difference is expressed in what can only be described as the apocalyptic worldview of Iran’s present rulers. This worldview and expectation, vividly expressed in speeches, articles and even schoolbooks, clearly shape the perception and therefore the policies of Ahmadinejad and his disciples
[1]. »
La vision d’Ahmadinejad est, ainsi que le dit Lewis, « apocalyptique », elle met en jeu la fin du monde, ou plutôt la fin du monde non-musulman. Telle est la croyance fondamentale des dirigeants iraniens qui ne font qu’appliquer la célèbre déclaration de Khomeini
[2] : « Je suis décidé à révéler au monde entier que si les infidèles persistent à s’opposer à notre religion, nous nous opposerons à leur monde et nous ne cesserons de le faire jusqu’à leur totale destruction. Soit nous serons libérés, soit nous obtiendrons la plus grande liberté qui soit, et qui est le martyr. Soit nous battrons des mains de bonheur devant la victoire de l’Islam dans l’ensemble du monde, soit nous rejoindrons la vie éternelle et obtiendrons le martyr. Dans tous les cas, victoire et succès nous appartiennent. »
Naturellement, les dirigeants iraniens actuels partagent cette façon peu pacifique de voir les choses. C’est une guerre à mort, où l’une des deux parties ne craint pas de perdre sa propre vie.
 
Mais quel est le rapport avec le 22 août 2006 demandera-t-on ? Il est fort simple : comme le rappelle Lewis, dans le calendrier musulman, qui est en vigueur en Iran, il correspond au 27ème jour de Rajah, de l’an 1427. Ah… Et alors ? Et bien un rapide coup d’œil dans le Coran (XVII 1) nous enseigne que c’est la nuit où le Prophète s’est rendu à la mosquée la plus éloignée (celle de Jérusalem) puis s’est envolé sur ses chevaux ailés (Burak) vers les cieux, avant d’en revenir pour parler aux hommes. Le sens de la mosquée la plus éloignée signifiait naturellement la domination maximale de l’Islam, y compris à Jérusalem. Conclusion de Lewis : « This might well be deemed an appropriate date for the apocalyptic ending of Israel and if necessary of the world. It is far from certain that Mr. Ahmadinejad plans any such cataclysmic events precisely for Aug. 22. But it would be wise to bear the possibility in mind
[3]. »
 
L’immense différence avec la Guerre froide est que ni l’URSS ni les Etats-Unis n’avaient de visée apocalyptique ; nul ne souhaitait la destruction du monde, nul ne considérait avec si peu de dignité la vie ici-bas, et nul n’attendait qu’un messie ne vienne les délivrer de Jérusalem. Dans le cas présent, tout est différent ; beaucoup de Musulmans sont prêts à se sacrifier, ils ne cherchent pas, à l’instar des soviétiques, un accomplissement terrestre par le biais d’une société idéale. L’au-delà les attend et la destruction du monde ne pourrait qu’accélérer leur salut, et leur rencontre avec leurs vierges.
 
Toutefois, est-ce vraiment crédible que l’Iran choisisse de détruire Israël aujourd’hui en raison de motivations purement théologiques (ce qui est, certes, énorme) ? Peut-il faire fi des contingences matérielles d’avancée de la bombe ? Je ne saurais dire pourquoi mais une sorte de naïveté me pousse à croire que ce grand pays qu’est l’Iran, ce berceau de la civilisation, «ce pays d’histoire millénaire et de culture
[4] » ne pourra être le vecteur de la destruction du monde, d’Israël et de la civilisation. A suivre…
 
Quoi qu’il en soit, si l’on désire obtenir davantage de certitudes, il y a au moins un fait, tangible, concret, qui correspond au fait que c’est aujourd’hui, soit le 22 août 2006 que, comme par hasard, l’Iran devrait remettre, à 12h30 GMT, sa réponse concernant le nucléaire. Imagine-t-on sérieusement que le jour même de l’envol du Prophète l’Iran abdique sa souveraineté nucléaire ? Est-ce un hasard si, avant même qu’Amadinejad ne donne sa réponse, ce soit un Ayatollah qui ait donné la position de l’Iran ? Ali Khameini a ainsi expliqué que «La république islamique d’Iran a décidé souverainement de poursuivre sa voie en matière d’énergie nucléaire et recueillera le fruit de ses efforts», a-t-il dit. «
Les puissances oppressives et à leur tête les Etats-Unis craignent le développement des pays musulmans[5]», ce qui n’est pas faux, tant l’arrivée d’Ahmadinejad a changé la donne : «Rafsandjani et Khatami – les deux précédents présidents – étaient des internationalistes. Aujourd’hui, c’est le retour des révolutionnaires. Le défi à l’Occident fait partie de leur raison d’être. Ces gens-là définissent le monde en termes idéologiques. Ils se fichent de l’image qu’ils peuvent donner[6]»,
explique un expert iranien, anonyme.
 

Plus inquiétant encore, Lewis remarquait que cela faisait 15 ans désormais que l’Iran cherchait à enrichir de l’uranium ; et rien ne prouve, puisqu’il n’y a pas de réelle présence internationale pour contrôler l’avancement des recherches, qu’il ne l’ait pas déjà… Ce 22 août 2006 est, d’ores et déjà, inquiétant.


[1] Bernard Lewis, Does Iran have something in store, in Wall Street Journal, 8 août 2006 

[2] Combien de temps encore oublierons-nous que ceux que nous appelons aujourd’hui « consciences morales » ont encensé l’arrivée au pouvoir de ce triste personnage ? De Foucault à Jean-François Kahn, la plupart des intellectuels français se sont, encore une fois, fourvoyés. 

[3] Ibid.  

[4] Semih Vaner, L’effroi de L’Iran et la mystique de l’Imam caché, in Le Figaro, 16 août 2006 

[5] Libération, 21 août 2006 

[6] Le Figaro, 22 août 2006  


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