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Platon et la Genèse : quand Zeus se rapproche de Yahwé. Une lecture du Banquet

Ce petit post est sans prétention, il est consécutif à un étonnement un peu émerveillé qui m’envahit après que j’eus la chance de parcourir un excellent commentaire de Platon par Leo Strauss. Glosant le discours d’Aristophane dans Le Banquet, Leo Strauss file une comparaison implicite avec la Genèse et c’est ce non-dit qui m’a paru intéressant.

Mais avant d’en dire plus, je vais rappeler en quelques mots quel est le mythe d’Aristophane dans le Banquet. Aristophane, après que son hoquet se fut arrêté, prend la parole et se livre à un vibrant éloge du dieu Eros, injustement négligé par les hommes. Mais, en plein éloge, Aristophane s’interrompt et offre une digression célébrissime sur l’origine de la nature humaine. « Au temps jadis, dit Aristophane, notre nature n’était pas la même qu’aujourd’hui, mais elle était d’un genre différent[1]. » L’homme tel qu’on le connaît a succédé à une nature antique disparue pour les raisons que va exposer Aristophane :

Avant que n’apparaisse l’homme nouveau, « il y avait trois catégories d’êtres humains et non pas deux comme maintenant, à savoir le mâle et la femelle. Mais il en existait encore une troisième qui participait des deux autres, dont le nom subsiste aujourd’hui, mais qui, elle, a disparu. En ce temps-là en effet il y avait l’androgyne, un genre distinct qui, pour le nom comme pour la forme, faisait la synthèse des deux autres, le mâle et la femelle[2]. »

Mais là n’est pas l’intérêt primordial ; le plus troublant vient un peu après, et concerne la forme même de l’humain.

« la forme de chaque être humain était celle d’une boule, avec un dos et des flancs arrondis. Chacun avait quatre mains, un nombre de jambes égal à celui des mains, deux visages sur un cou rond avec, au-dessus de ces deux visages en tout point pareils et situés à l’opposé l’un de l’autre, une tête unique pourvue de quatre oreilles. En outre chacun avait deux sexes et tout le reste à l’avenant, comme on peut se le représenter à partir de ce qui vient d’être dit. Ils se déplaçaient, en adoptant une station droite comme maintenant, dans la direction qu’ils désiraient ; et, quand ils se mettaient à courir vite, ils faisaient comme les acrobates qui font la culbute en soulevant leurs jambes du sol pour opérer une révolution avant de les ramener à la verticale ; comme à ce moment-là, ils prenaient appui sur huit membres, ils avançaient vite en faisant la roue[3]. »

Il faut mesurer ici à quel point cette pré-humanité était différente de celle que nous formons aujourd’hui, physiquement parlant. On oublie trop souvent que cette pré-humanité dont parle Aristophane ne se contente pas d’avoir les membres en double, mais présente une forme entièrement différente de la nôtre : cette pré-humanité est presque de forme sphérique, elle ne court pas, elle roule, elle n’est pas loin d’être une sphère d’où émaneraient des bras et des jambes en grand nombre. De surcroît, au-dessus des deux visages dit Aristophane, se trouvait une tête unique pourvue de quatre oreilles. On n’ose imaginer quelle serait notre réaction si nous croisions pareil monstre.

Pourquoi, pourrions-nous nous demander, cette pré-humanité, était-elle de forme sphérique ? « La raison qui explique pourquoi il y avait ces trois catégories et pourquoi elles étaient telles que je viens de le dire, c’est que au point de départ, le mâle était un rejeton du soleil, la femelle un rejeton de la terre, et le genre qui participait de l’un et de l’autre un rejeton de la lune, car la lune participe des deux. Et si justement eux-mêmes et leur démarche avaient à voir avec le cercle, c’est qu’ils ressemblaient à leur parent[4]. »

C’est tout à fait capital ce que dit Aristophane à ce moment car cela signifie que l’homme, la femme, et l’androgyne étaient produits par des astres qui, à l’époque grecque, étaient considérés comme des divinités. Mieux, des divinités astrales avaient engendré des êtres à leur ressemblance, ou, pour raccourcir un peu, la divinité avait engendré un être particulier à son image…

Quant à la question de cet être solaire et de la femelle plus tellurique, cela embarrasse nombre de commentateurs. Leo Strauss semble quelque peu gêné face à cet étrange mythe et, tentant de comprendre comment l’astre solaire pouvait fertiliser la terre, il est acculé à n’exposer que cette solution : « Je ne puis comprendre cela que de la manière suivante : les hommes ont fertilisé les œufs laissés par les femmes dans la terre[5]. » Mais remarque, Leo Strauss, si la femme est tellurique, c’est elle qui porte les œufs, (c’est ainsi qu’il s’exprime) et c’est donc de la terre que naît l’homme, c’est de la terre que naît cette forme étonnante sphérique. En somme, tout homme de la pré-humanité provient de la terre, en tant que la femme qui le porte est terrestre. L’origine géographique de tout homme, qu’il fût mâle, femelle ou androgyne, est la terre, au sens le plus terreux du mot.

Le mythe d’Aristophane décrit donc très précisément des êtres venus de la terre, à l’image de divinités astrales.

Je pense que tout le monde a compris là où je voulais en venir à la suite de Léo Strauss. Il me semble que ce mythe n’est pas fondamentalement éloigné de la Genèse, puisque celle-ci rapporte les propos divins au moment de la création, propos qui ne sont pas sans rapport avec nos préoccupations : « Faisons un homme à notre image et à notre ressemblance », Gen, I, 26, et juste après nous apprenons que « le Seigneur Dieu forma l’homme du limon de la terre (…). », Gen, II, 7. En somme, la Bible comme le mythe d’Aristophane décrivent très nettement des hommes issus de la terre, du « limon », mais forgés à l’image de la divinité. Cela est troublant ; mais le trouble se redouble lorsqu’on lit la suite du mythe d’Aristophane :

« Cela dit, leur vigueur et leur force étaient redoutables, et leur orgueil était immense. Ils s’en prirent aux dieux, et ce que Homère raconte au sujet d’Ephialte et d’Otos, à savoir qu’ils entreprirent l’escalade du ciel dans l’intention de s’en prendre aux dieux, c’est à ces êtres qu’il convient de le rapporter[6]. »

Comment ne pas voir ici une rémanence de la tour de Babel ? Les hommes unifiés, mus par l’orgueil, prennent les cieux d’assaut, afin de rivaliser avec la divinité. Rappelons-nous ce mythe capital de Babel :

Les hommes « se servirent de briques au lieu de pierres, et de bitume au lieu de ciment. Et ils dirent encore : « Venez, faisons-nous une ville et une tour dont le faîte touche au ciel ; et rendons notre nom célèbre avant que nous ne soyons dispersés dans tous les pays. » Gen, XI, 3-4

Mieux, la similitude se poursuit dans la réaction divine. Pour la première – et seule – fois du Banquet, Zeus intervient.

« C’est alors que Zeus et les autres divinités délibérèrent pour savoir ce qu’il fallait en faire ; et ils étaient bien embarrassés. (…). Après s’être fatigué à réfléchir, Zeus déclara : « Il me semble, dit-il, que je tiens un moyen pour que, tout à la fois, les êtres humains continuent d’exister et que, devenus plus faibles, ils mettent un terme à leur conduite déplorable. En effet, dit-il, je vais sur le champ les couper chacun en deux ; en même temps qu’ils seront plus faibles, ils nous rapporteront davantage, puisque leur nombre sera plus grand[7]. »

Zeus intervient personnellement pour mettre fin à cet assaut des cieux par l’orgueil humain ; que fait-il ? Il décide de réduire la puissance humaine en les divisant, en les multipliant. Remarquons qu’il ne décide pas de les détruire car il dit l’avoir déjà fait auparavant, ce qui avait engendré « la disparition des honneurs et des offrandes[8] »

Si l’on en revient à la Genèse, on constate que l’épisode précédant Babel est celui du Déluge où Dieu décide d’exterminer l’homme ; ensuite, pour mettre fin à l’assaut céleste de la tour, Dieu intervient personnellement – comme Zeus –, il descend voir la Tour et dit aux hommes : « Voici un seul peuple, et un seul langage pour tous : ils ont commencé à faire cet ouvrage et ils n’abandonneront pas leur dessein, avant qu’ils ne l’aient accompli. Venez donc, descendons et confondons là même leur langage, afin que l’un n’entende pas la langue de l’autre. » C’est ainsi que le Seigneur les dispersa de ce lieu dans tous les pays ; et ils cessèrent de bâtir la ville. » Gen, XI, 6-7.

Nous avons donc d’un côté le mythe d’Aristophane où les hommes, mus par l’orgueil, décident de s’élever jusqu’aux cieux afin de chasser les dieux, ce qui impose à Zeus d’intervenir et de les couper en deux, afin de les séparer et de les affaiblir ; de l’autre côté, nous avons la Bible où les hommes cherchent à s’égaler à Dieu, si bien que celui-ci doit intervenir et les affaiblit en les séparant par des langues différentes. De surcroît, ces deux épisodes succèdent à une éradication par Dieu d’humains, que ce soient les Grandes Sphères chez Aristophane où le déluge dans la Bible.

Mais il est possible d’aller encore plus loin dans l’analogie. Ce qui est incontestable, à l’issue de la séparation par Zeus des humains en deux, c’est qu’une nouvelle nature humaine est créée. De même, dans la Bible, après que Dieu eut dispersé les hommes, ceux-ci n’évolueront plus ; ils seront à jamais ces peuples dispersés, désunis, et séparés par des langues différentes. Autrement dit, l’homme définitif est obtenu à la suite de ces deux épisodes, où Dieu-Zeus est intervenu pour créer un homme amputé.

Homme définitif disais-je car le mythe d’Aristophane précise, par la voix de Zeus, que les hommes « marcheront en position verticale sur deux jambes (…). Cela dit, il coupa les hommes en deux, ou comme on coupe les œufs avec un crin[9]. »

Si bien que Léo Strauss put interpréter ce geste avec malice, d’un air qui semblait en dire plus qu’il n’en disait effectivement, qu’il fallut l’intervention de Zeus pour que l’homme s’éloignât de l’image divine. Autrement dit, de même que Yahvé ampute l’homme de son humanité, au sens où il brise l’unité du genre humain, en ôtant ainsi l’Un de l’humain, Zeus ampute l’homme de sa nature originellement conçue à l’image des divinités, et perd sa forme circulaire, se divise et s’éparpille.

Je suis absolument fasciné par ces similitudes de la Genèse et du mythe d’Aristophane qui semblent tous deux faire signe vers un geste typiquement néoplatonicien ou hégélien :

1) D’abord, on passe de Dieu à l’image de Dieu ou des dieux à l’image des dieux ; déperdition de la pureté divine, mais maintien de quelque chose comme la dignité de l’image. C’est ce que j’appellerais dans un geste néoplatonicien l’emanatio.

2) Puis intervention du chef des dieux, qu’il fût Yahvé ou Zeus (n’oublions jamais que Yahvé n’est autre que le Dieu victorieux dans le Judaïsme, après une lutte sanglante des dieux) afin d’éloigner considérablement l’homme de son modèle : perte de l’Un, perte de l’unité, dispersion, multiplication. Mais en même temps que l’homme s’éloigne de son modèle, il acquiert sa forme définitive : une sorte de bipède sexué, dispersé et plural. C’est ce que l’on pourrait appeler la phase précédant la conversio.

3) L’homme, en tant qu’être sexué, et dispersé, sera alors amené à rechercher quelque chose comme son unité perdue, à se tourner vers l’Unité ; c’est ce qui, chez Aristophane, s’exprime en ces termes : « Chacun d’entre nous est donc la moitié complémentaire d’un être humain, puisqu’il a été coupé, à la façon des soles, un seul être en produisant deux ; sans cesse donc chacun est en quête de sa moitié complémentaire[10]. » Je me permets de remarquer que chez Platon comme dans la Bible, la sexualité comme quête de l’autre est une conséquence immédiate du péché. De même que les hommes d’Aristophane il n’y a sexualité que parce qu’il y a eu séparation consécutive à la colère de Zeus, de même la sexualité de la Bible dérive immédiatement du péché puisque juste après avoir mangé du fruit défendu, « ils entrelacèrent des feuilles de figuier et s’en firent des ceintures. » Gen, III, 7. Toutefois, c’est là quelque chose d’intéressant car cette sexualité consécutive du péché ou du mal est en même temps le moyen par lequel l’homme peut se tourner vers Dieu ; il retrouve en effet son unité chez Aristophane, et il accomplit le dessein divin de la multiplication des êtres dans la Bible ; si bien que l’on peut parler ici d’une conversio.

4) Enfin, l’Amour pur d’Eros chez Aristophane et l’Amour pur divin dans la Bible permettra la remeatio, c’est-à-dire ce moment où l’homme réintègre son modèle divin.

J’espère que ces quelques lignes fort imparfaites et fort indignes de la complexité du mythe d’Aristophane susciteront une curiosité à l’égard de la similitude de ces deux géants que sont la Bible et le mythe platonicien et qu’elles ouvriront sur des rectifications ou des discussions passionnantes sur ce thème troublant.

 


[1] Platon, Le Banquet, 189d, Traduction Luc Brisson, GF, 2001², p. 114

[2] Ibid. 189d-e, p. 114, sq.

[3] Ibid. 189 e-190a, p. 115

[4] Ibid. 190a-b, p. 115
[5] Léo Strauss, Sur le « Banquet », la philosophie politique de Platon, Traduction Olivier Sedeyn, L’Eclat, 2006 p. 155

[6] Platon, op. cit., 190b-c, p. 115
[7] Ibid. 190c-d, p. 115, sq.
[8] Ibid. 190c, p. 115
[9] Ibid. 190d-e, p. 116
[10] Ibid. 191d, p. 117


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