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Thibaut : La lutte avec l’ange part 2-3 : L’échelle de Jacob chez Pic de la Mirandole

Ce premier moment, cette transcendance divine par laquelle s’affirme la supériorité de Dieu sur l’homme en tant qu’homme, me semble soulignée avec justesse dans l’interprétation qu’offre Pic de la Mirandole, dans son fort célèbre De dignitate hominis. Naturellement, Pic a aperçu le fond ontologique du passage de la Genèse, et souligne le caractère divin de l’homme ; mais il ne conçoit celui-ci que sur un mode dynamique, c’est-à-dire que le « lieu de passage » constitué par l’endroit où dort Jacob se réalise pleinement dans le symbolisme de l’échelle, symbolisme qui désigne indubitablement une montée vers les cieux, c’est-à-dire un dynamisme, dynamisme qui n’est possible que parce qu’il repose sur l’identité ontologique du bas et du haut, de l’humain et du divin ; mais encore faut-il actualiser cette identité.   

L’humanisme de Pic de la Mirandole ne consiste pas en une apologie de l’homme en tant que tel ; nulle trace dans ses écrits d’une admiration béate d’une humanité unifiée ou de droits inaliénables. L’homme de Pic de la Mirandole est digne d’admiration parce qu’il est capable de se projeter au-delà de lui-même, parce qu’il est capable précisément de se projeter en Dieu ; ce n’est pas un humanisme intrinsèque qu’il décrit, mais un humanisme qui tire sa légitimité d’un possible, d’un potentiel inscrit en l’homme, qui n’est autre que celui de devenir Dieu. Or, rien n’est plus significatif à cet égard que l’interprétation qu’il donne de l’échelle de Jacob dans le De dignitate hominis

Après avoir loué les théologiens chrétiens, voici le dessein qu’il assigne à l’humanité : 

« Et sans nous contenter des nôtres, consultons le patriarche Jacob, dont la figure resplendit, sculptée sur le siège de la gloire. Ce père très sage (saptientissimus) nous instruira, lui qui dort dans le monde inférieur (in inferno dormiens) et qui veille dans le monde supérieur (mundo in superno vigilans). Mais il nous instruira en figure (per figuram) (car c’est en figure que tout leur arrivait), disant qu’il y avait une échelle dressée des tréfonds de la terre jusqu’aux sommets du ciel, répartie en une longue série de multiples degrés : au sommet siège le Seigneur, les anges contemplateurs y montent et descendent tour à tour. 

C’est ce que nous devons faire, nous qui voulons imiter la vie angélique. »[1] 

Deux enseignements sont ici fondamentaux. D’une part, l’échelle de Jacob est conçue comme cela même qui établit un lien de continuité entre le monde sublunaire et le monde céleste, autrement dit entre le divin et l’humain. Le fond ontologique qui structure les interprétations majeures de ce texte demeure inchangé : il y a continuité ou identité entre le divin et l’humain, et non rupture ou dissemblance. Sur ce point, Pic ne fait que reprendre l’interprétation magistrale qu’en avait donnée Philon d’Alexandrie. Mais il convient d’autre part de considérer cette continuité sur le mode dynamique : il nous faut emprunter l’échelle pour nous convertir, au sens néoplatonicien du terme, pour retrouver notre essence divine. Autrement dit, ce mouvement de retour où se ressaisit l’essence divine de l’homme n’est possible que sur fond de l’identité de l’essence divine et de l’essence humaine. Grâce à cette identité ontologique, il nous est possible de gravir progressivement les échelons jusqu’à Dieu. 

« Il faut d’abord, écrit Pic, que nous soyons instruits et entraînés à nous mouvoir comme il faut de degré en degré, sans jamais dévier de l’axe de l’échelle ni faire obstacle au cheminement des autres. »[2]  

Il est vrai que Pic insiste davantage sur la progressivité du retour en Dieu, et ne procède pas à la violence métaphysique de Maître Eckhart ; ou plutôt, si le résultat est identique, il n’en est pas moins plus progressif, plus lent à venir. Avant que l’homme ne se découvre Dieu, il lui faut avoir gravi chaque échelon, être passé par le stade angélique, et avoir reçu des anges, eux-mêmes descendus de l’échelle pour annoncer la bonne nouvelle, l’appel à la divinisation. 

« Appelés avec tant de douceur (blande), invités avec tant de bonté, les pieds ailés comme des Mercures terrestres, nous volerons vers l’étreinte de cette bienheureuse mère, et nous jouirons de la paix désirée – paix très sainte, indissoluble union, amitié unanime, grâce à laquelle toutes les âmes non seulement s’accordent en un unique esprit qui est au-dessus de tout esprit, mais d’une manière ineffable, se fondent complètement dans l’un. Voici l’amitié que les Pythagoriciens disent être la fin de toute philosophie ; voici la paix que Dieu établit dans les lieux élevés, et que les anges sont descendus sur terre annoncer aux hommes de bonne volonté, afin que les hommes, montant par elle au ciel, deviennent eux aussi des anges. »[3] 

Malgré l’apparente quiétude de ce mouvement, il ne faut guère sombrer dans une interprétation trop prudente des propos de Pic ; il est indubitable que le résultat est tout à fait similaire à celui qu’obtient Maître Eckhart ; de la même manière que celui-ci voyait dans le songe de Jacob une allégorie par laquelle l’âme se reposait en la déité, et inversement par laquelle Dieu se reposait dans la petite étincelle de l’âme, l’issue de l’ascension chez Pic n’est autre que le repos de l’âme dans la déité, et celui de la déité dans l’âme. Pic écrit ainsi sans équivoque que le dessein final de l’ascension de l’échelle n’est autre que cet « unique esprit »[4] dans lequel se réconcilient l’homme et Dieu qui ne font plus qu’un, afin que « notre âme devienne elle aussi la demeure de Dieu (Dei domus), afin qu’après s’être dépouillée de toutes ses impuretés par la morale et la dialectique, elle s’one de la multiple philosophie comme d’une beauté princière, qu’elle festonne le sommet des portes par la théologie, que descende le Roi de gloire et qu’il vienne avec le Père établir en elle sa demeure. »[5] 

Nulle équivoque n’est ici possible. Dès lors que Dieu est en mesure de venir établir sa demeure dans l’âme, cela signifie l’actualisation de celle-ci en tant qu’elle a mis au jour son identité ontologique avec celui-là. La continuité de l’univers divin avec l’univers humain est ainsi à la fois la condition de possibilité de cette réconciliation finale, et l’effet de l’identité originaire. Condition de possibilité parce que sans elle l’élévation graduelle de l’échelle ne serait guère possible, mais aussi effet car s’il n’y avait plus cette identité du divin et de l’humain à reconstituer, il n’y aurait plus de raison que Dieu vienne annoncer par ses anges l’appel à la réunification[6].

© Thibaut Gress


[1] Pic de la Mirandole, De dignitate hominis, in Pic de la Mirandole, Œuvres philosophiques, Traduction O. Boulnois et Giuseppe Tognon, PUF, coll. Epiméthée, 2001², p. 19, sq.

[2] Ibid. p. 21

[3] Ibid. p. 25

[4] Ibid.

[5] Ibid.

[6] Il va de soi que je ne puis partager l’interprétation malheureusement heideggerianisante – donc fausse – de Finkielkraut, qui voyait dans le De dignitate hominis la naissance d’une métaphysique du sujet, la naissance de l’autonomie du sujet et donc de sa domination. « Pic de la Mirandole, écrit Finkielkraut, met dans la bouche de Dieu une splendide déclaration d’indépendance humaine. », in Alain Finkielkaut, Nous autres modernes, Ellipses, 2005, p. 16

Pic de la Mirandole ne fonde pas l’autonomie du sujet, il fonde au contraire sa dignité dans la potentialité d’un devenir divin, qu’il lui faut toutefois actualiser, lorsque surgit l’appel. Il ne s’agit donc pas d’une dimension d’affranchissement toute faustienne du divin, mais d’un retour à celui-ci sur fond d’identité ontologique, héritée de toute une tradition néoplatonicienne et ésotérique. Je partage ainsi pleinement l’interprétation de Louis Valcke pour lequel « l’intérêt de l’œuvre et de l’évolution intellectuelle de Pic ne réside donc pas dans quelque non-conformisme qui l’aurait conduit à ébaucher ou à anticiper, même inconsciemment, certains traits de la modernité. Sa pensée et sa réflexion se meuvent tout entières à l’intérieur du cadre philosophique et théologique qu’il avait reçu en héritage. » in Louis Valcke, Pic de la Mirandole, un itinéraire philosophique, Les Belles-Lettres, 2005, p. 20


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