Le nez en l’air : le blog de Coincoin


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Liste des articles dans la catégorie Rolling Stones.

Martin Scorsese : Shine a light. Portrait des Stones en gothique flamboyant

On attendait beaucoup du film du géant Scorsese consacré aux immortels Rolling Stones ; immortels mais vieillissants et défigurés par d’effroyables rides barrant leur visage devenu vestige de drogues diverses dont on se demande, à voir l’énergie déployée sur scène, s’ils ont vraiment arrêté l’usage. Comment faire du beau avec du laid ? Comment réussir un film esthétisé à souhait à partir de quatre squelettes bondissants aux faciès fripés ? Telle était la délicate gageure de Scorsese, dont le film proposé, Shine a light, assoit définitivement le génie du réalisateur de Casino. Extraordinaire débauche de couleurs d’un gothisme flamboyant, images sublimes, Scorsese restitue la formidable explosion d’énergie que constitue tout concert des Stones, à partir d’une réalisation sans fautes, qui rappelle que les Stones sont, tout simplement, le plus grand groupe de l’histoire du Rock.

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Le film n’est pas monolithique, loin de là : les quelque vingt premières minutes sont consacrées à la préparation non pas du spectacle mais de la mise en scène ; un running gag organisé autour de la set list qui n’arrive pas, montre un Scorsese qui, tel un Woody Allen maladroit et hésitant, réclame sans trop y croire, quelques minutes avant le début du spectacle, la liste des morceaux joués, ne serait-ce que le premier afin de savoir si Keith enverra un riff ou si Jagger commencera a capela. Histoire de placer correctement ses caméras. Scorsese n’a droit qu’à une prise, une seule ; erreur interdite ; terreur maximale. On peine à croire que Scorsese ait réellement reçu, ainsi que le laisse accroire le film, la liste une minute avant l’entrée en scène, mais il est probable que les Stones, fidèles à leur habitude, n’aient pas vraiment préparé le coup. Du grand n’importe quoi, comme on aime.

Dans les préparatifs, on voit Scorsese apprendre que Bill Clinton sera présent ; « c’est un concert de charité ?! » s’exclame-t-il surpris, tandis que Jagger, plus mondain que jamais vient saluer la famille Clinton au grand complet ; Charlie, toujours sur la réserve, semble épuisé par ce protocole où il est visiblement mal à l’aise ; la mère de Clinton s’est déplacée. « Hello Dorothy » lance Keith sorti de nulle part, contrastant avec la retenue pudique de Charlie et les salamalecs de Jagger. Tandis que chacun sourit alors avec quelque niaiserie, ne sachant pas trop quoi se dire, Keith plus diablotin que jamais lance un « Clinton, ferme ta bush » brisant enfin la glace.

Puis arrive l’entrée en scène : Jumpin’ jack flash. Monumentale explosion. Un riff parfait. Jagger sautillant comme jamais, les dieux sont en lice. Fait rarissime : Ronnie tente un solo doublé d’un mouvement corporel. Trois fois cette séquence presque surréaliste reviendra dans le film ; oh, certes, le solo durera approximativement une dizaine de secondes, guère plus, mais la chose est si rare…

Le concert est entrecoupé d’images d’archives plus hilarantes les unes que les autres : un extrait de télévision américaine où un Jagger superbement insolent arrivant en hélicoptère dans un parc cossu s’apprête à débattre de la sexualité et de la débauche avec le rédacteur en chef du Times, un évêque, un représentant des jésuites et l’ancien ministre de l’intérieur et de la justice.

Des séquences japonaises révèlent une intervieweuse nippone hilare en apprenant qu’elle est née le même jour que Jagger, tandis que Charlie Watts, interrogé sur les causes du succès des Stones répond lapidairement, après la prolixité de Jagger, « Really, I don’t know… »

Lorsque Jagger présente les musiciens, il en profite pour assurer à Ronnie « They love you », rappelant avec perfidie combien Wood est mal accepté par les fans ; demandant à Charlie de dire « Hello », il obtient de ce dernier un « hello » minimaliste, incitant Jagger à commenter ainsi : « he speaks ! » sous les hourras du public. Ca rappelle un peu les trois mots de Charlie à l’Olympia en 2003 qui avaient suscité l’hystérie de la foule. Puis arrive Keith « on the guitar and now on the vocals », enveloppé dans un grand manteau, clope au bec, baigné d’un sourire mi ange mi démon. Nouvelle formule : exit le « It’s good to be here, it’s good to be anywhere ! », bienvenue à un « it’s good to see you… It’s good to see anybody » La foule exulte. Excellente interprétation de You got the silver

Après que Keith eut poussé la chansonnette, Jagger revient ; Scorsese souhaitait que Jagger arrivât sous un éclairage orangé rappelant la chaleur de l’enfer pour Sympathy for the devil ; cela avait donné lieu à un échange assez comique entre le réalisateur et le machiniste, remarquant qu’au-delà de 14 secondes, Jagger prendrait feu, appelant un commentaire de Scorsese ; « on ne peut pas mettre le feu à Mick Jagger » Mais Scorsese voulait l’effet luministe, et l’arrivée de Jagger dans ce ciel de flammes est tout simplement fabuleuse.

On pourra oublier rapidement le duo avec Christina Aguilera sur live with me mais le start me up restera certainement dans les annales ; le riff de Keith est gigantesque, bien que ce dernier trouve le moyen de se planter sur l’intro de Satisfaction. Les plus fans d’entre nous diront que ce sont ces plantages qui nous les font aimer. N’oublions pas un duo avec Buddy Guy, « Buddy fucking mother Guy » plaisanta Jagger, extraordinaire moment de blues, d’improvisation aussi, Buddy Guy jouant avec bonheur avec l’harmonica de Jagger tandis que Richards tournait autour de Guy, le tout proposant un magnifique moment de blues.

Ce film est, pour ceux qui aiment les Stones, tout simplement fabuleux ; des morceaux rares y sont interprétés (Shattered, all down the line, loving cup, as tears go by), la réalisation est infiniment supérieure à celle du coffret 4 dvd dont j’avais pu ici même dire tout le mal que j’en pensais. Le son est extraordinaire, et Scorsese filme les Stones comme jamais on ne le fit, mettant en valeur le jeu de scène de Jagger impressionnant de puissance et de domination pour ses 64 ans. Les guitares ne sont pas noyées par les cuivres ni par l’insupportable synthé de Chuck Leavell,

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Je ne finirai pas cet article par un cliché du genre : « les Stones rajeunissent sur scène », mais je tiens néanmoins à souligner que l’essentiel de la salle était jeune, d’une moyenne d’âge de 30 ans environ ; seul bémol, il y a un côté parfaitement ridicule à se trouver dans une salle statique réprimant tout mouvement – à la notable exception du spectateur présent devant nous qui, au début, n’hésitait pas à lancer son bras en rythme dès que Richards balançait un riff –  lorsque la musique des Stones incite au contraire à se déhancher follement. La salle fige le spectateur, hélas, mais telle était la rançon d’une bonne visibilité des images par tous, la position sagement assise rappelant toutefois que nous n’étions que dans une salle obscure brisant au fond l’illusion scénique.  


Shine a light de Scorsese : bande annonce

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Bob Dylan like a rolling stone

Hum, j’ai dit beaucoup de mal du dernier dvd des Stones, principalement de ce pauvre Keith Richards qui n’en méritait peut-être pas tant mais en découvrant cette vidéo de 1997 où Bob Dylan vient chanter Like a rolling stone en compagnie de mon groupe préféré lors du Bridges to Babylon tour, je me trouve soudain rempli d’une immense indulgence pour the world’s greatest rock’n'roll band.

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Intrigue autour de Can’t you hear me knocking des Rolling Stones

Je vais encore passer pour un monomaniaque auprès de Darling mais une chose m’intrigue : pourquoi donc l’intro de Can’t you hear me knocking des Stones n’est-elle jamais jouée en entier lors des concerts ? La réponse est connue mais relève presque de la légende : Keith Richards aurait dit quelque part qu’au moment de jouer la partition sur l’album, il était totalement shooté à l’héroïne et que cet état un peu particulier l’avait incité à atteindre un niveau de maîtrise qu’il ne pouvait en aucun cas retrouver dans un état normal. Alors, juste pour le plaisir, voici la version originale, avec l’intro jouée à la perfection ; c’est juste phénoménal…

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The biggest bang ou le désolant naufrage de Keith Richards : tristesse…

Pour un fan des Stones, l’arrivée d’un coffret dvd live est l’occasion de réjouissances ; c’est le moins qu’on puisse dire. Puis le fan regarde, écoute, réécoute, et reregarde ; hélas, bien vite, il se ravise. Les Stones, aujourd’hui, c’est Jagger ; Jagger et personne d’autre. Ou alors Charlie, à la batterie ; sans plus. On savait que Mick Taylor n’avait pas été remplacé, malgré le plaisir que Wood semble prendre sur scène ; on savait aussi que Jones était un cran au-dessous de Wyman (mais la basse, bon, c’est moins dramatique) ; mais on savait moins que Richards était aux abonnés absents lui aussi. Certes, cela fait plus d’une décennie qu’il laisse échapper bien souvent quelques notes fausses, qu’il ne se soucie plus de l’exactitude parfaite, de même que Jagger n’a jamais vraiment chanté juste. Mais il lui restait les riffs, l’agressivité, le jeu incroyable de rage musicale. C’est cela qui a aujourd’hui disparu ; exit les intros endiablées ; il suffit, pour s’en convaincre, d’écouter Honky tonk women, Paint it black, et même Can’t you hear me knocking. Il n’y a plus rien, ou presque ; quelques notes alignées puis ça cesse ; comme ça, sans raison autre que l’arthrite qui lui bouffe les doigts, ce qui est déjà beaucoup. Aaah, comme elle semble loin désormais la folie communicative de ce Rip this joint

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Les Stones, pour moi, c’était avant tout la guitare, la gratte comme disent les vrais fans ; aujourd’hui ce sont des cuivres et l’insupportable clavier de Chuck qui masque tant bien que mal les fausses notes de Richards tandis que les saxos jouent à la place de Ronnie. Charlie est là, évidemment ; le métronome a survécu à son cancer, et parfois même on lui  surprend un sourire ; mais il est bien seul, en retrait, avec sa set list quotidienne. Jagger assure quasiment à lui seul le spectacle ; il bouge, il remue, il chante, il exulte, il harangue, il électrise. Et ça prend. Les Rolling Stones, c’est un spectacle plus qu’un concert désormais et Jagger n’y est certainement pas pour rien. C’est pourquoi, tout n’est pas à jeter dans ce coffret dvd, on ne peut pas nier que the biggest bang ait quelques belles envolées, notamment sur le premier opus où figure le concert d’Austin – hélas incomplet. Mais où est passée l’agressivité de Brown Sugar ? Où sont les soli sur Sympathy for the devil ? Pourquoi l’intro de Rough justice est-elle si raccourcie alors qu’elle ouvre avec majesté leur dernier album ?

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Les grands standards des Stones sont hélas devenus une soupe où tout se confond : guitares inaudibles, noyées sous une pluie de cuivres d’où surnage le piano de Chuck Leavell, avec de temps à autre, la criarde intervention de Lisa Fisher. Et je ne parle pas des chœurs omniprésents, paroxysme de l’atténuation odieuse de ce que la musique des Stones comportait comme énergie déferlante. Parmi les massacres réguliers, Gett off my cloud, Brown sugar, Satisfaction, Honky tonk women, et, par-dessus tout, Happy. Cette chanson qui avait été écrite par Keith est faite pour être hurlée, beuglée même. Rappelez-vous les duos de Jagger / Richards en 72, où véritablement s’exprimait toute une époque ; elle est désormais inaudible, presque confidentielle ; Richards sait qu’il a perdu sa voix, qu’il l’a « bousillée » comme il aime à dire, mais pourquoi vouloir encore chanter ce morceau qui devrait rester une explosion d’énergie incontrôlée ? Rien que pour le plaisir, voici une version de 1972, parfaite, superbe, explosive…

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Le vrai drame des Stones, aujourd’hui, c’est Richards ; toute la machine est faite pour dissimuler, non pas Ronnie Wood qui est ainsi depuis plus de trente ans, mais pour masquer les fausses notes de Keith, ses manquements, ses arrêts même en plein morceau ! Lui qui était le roi des riffs, lui qu’on surnommait Keith Riff hard, n’est plus en mesure d’assurer ce pour quoi il était si génial : la guitare rythmique ; il ne peut plus soutenir les morceaux, avec cette violence inouïe, comme il a su le faire pendant plus de trente ans. Il n’y arrive plus, ça se sent et surtout ça s’entend. Pis, ça se sait. Des journalistes suédois l’ont accablé récemment, après le passage des Stones en Suède le 3 août ; qualifié de « complètement saoul sur scène », Richards s’est vu attribuer une note extrêmement faible pour sa prestation tandis que Jagger avait été jugé excellent. Piqué au vif, Richards a écrit à un grand quotidien de Stockholm afin de démentir et de préciser qu’il avait fourni un « bon spectacle », tout en réclamant des excuses. Réponse du journaliste : « C’est plutôt Keith qui devrait s’excuser. Il en coûte 1 000 couronnes (145 US $) pour voir une rock star qui éprouve désormais de la difficulté à jouer le riff de Brown Sugar. »[1] Hélas, il semblerait que ce soit le journaliste qui ait raison.

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Je ne suis pas un nostalgique absolu de Mick Taylor et je trouve très bon l’album Steel wheels, tout comme la tournée Urban jungle qui a suivi ; mieux que cela, j’ai plutôt aimé le dernier album, et suis un peu agacé devant les fans qui estiment que les Stones n’ont existé que de 1969 à 1973 ; le purisme excessif a quelque chose de ridicule. Le fameux concert de l’Olympia au cours de la tournée pour la promo de Fourty licks fut mémorable, malgré les errements de Wood et les intros bâclées de Keith et ce, nonobstant l’absence de Taylor. Ce qui a réellement changé, c’est que Keith est devenu un guitariste banal, habituel, sans forces, éreinté.  L’âme du rock s’éteint, progressivement, en laissant derrière elle des merveilles mais en ne trouvant devant elle que le naufrage de la vieillesse, et l’arthrose assassine pour celui qui fut l’inoubliable soutien rythmique du World’s greatest rock’n’roll band



[1] AFP, 29 août 2007


One plus One de Godard et quelques réflexions modestes et discontinues sur Godard

Je le dis tout de suite, Godard je ne le connais que par quelques films cultes, Pierrot le fou, A bout de souffle, le mépris, et d’autres un peu moins connus comme Week-end ou Masculin-féminin que Flo m’avait emmené voir. Autant dire que je ne le connais pas. Le fait d’avoir vu One plus one me semble avoir levé quelques incompréhensions que je pouvais avoir à son égard ; je suis intiment persuadé, à présent, (même si c’est prétentieux de dire ça) qu’au fond Godard produit un art de la superposition qui mime la vie. Il y a du pré-réflexif dans son œuvre, la conscience unifiante semble ne pas être passée par là, tout se passe comme s’il s’agissait de recevoir des données superposées et non juxtaposées avant le travail de la conscience. Le cinéma de Godard ressemble à un rapport passif au monde où le sujet reçoit des impression multiples, contradictoires, désordonnées, non articulées par une conscience (au sens d’un cogito) qui donnerait sens et unité à cette pluralité d’impressions reçues. Dit autrement, il me semble que Godard, c’est tout simplement ce que nous donnent le temps et l’espace avant même que je ne puisse synthétiser tout cela. D’où l’idée d’un pré-réflexif. En outre, ce pré-réflexif signifie aussi que ce qui est donné à voir n’est pas passé par l’interprétation d’une conscience ; le sens est à extirper, il n’est pas donné, ou du moins il n’est pas plus donné que dans un rapport classique au monde de tous les jours. Telle m’a semblé être, dans One plus One, la façon de procéder de Godard ; mais, encore une fois, je ne suis vraiment pas un spécialiste ; juste des hypothèses donc. 

Pour qui est fan des Rolling Stones, et pour qui connaît un peu leur façon de composer, il n’y a guère lieu d’être surpris de les voir sagement enfermés dans leur cage, composer laborieusement leur célèbre titre Sympathy for the devil. En bons fils de bourgeois, ils savent que la rigueur et l’effort seuls leur procureront un résultat satisfaisant ; toutefois, ce n’est pas tant le résultat qui intéresse Godard que le processus de création ; c’est une sorte de work in progress comme on dirait aujourd’hui, que Godard cherche à capter ; non pas le produit fini, mais des bribes progressives d’élaboration musicale. Des bribes qui arrivent comme elles arrivent, qui affectent les sens, plus qu’elles ne sollicitent l’intellect ; là encore, la façon dont les Stones sont filmés est bien plus celle d’une multiplicité d’impressions que celle de la restitution de la technique unifiée ou de la mélodie achevée. Esthétique de l’éclatement, de la superposition donc. On voit Brian Jones de dos, puis de face, complètement camé, ailleurs ; il ne joue plus de guitare, il est rétrogradé à la guitare rythmique, et son état fait peine à voir ; l’overdose n’est plus bien loin. Bill Wyman toujours aussi impassible avec ses yeux de chien battu, Charlie Watts, égal à lui-même, détournant la tête dès que la caméra se braque sur lui, Keith Richards entrant en transe par ses spasmodiques mouvements d’épaules et Mick impérial, véritable centre nerveux du groupe, destituant Brian de son ancienne suprématie. 

Sympathy for the devil n’est pas un morceau mélodieux, loin s’en faut. Tel n’est pas son but d’ailleurs. Il cherche bien plus à susciter des états de transe et de convulsions physiques lorsque seront psalmodiés les hymnes à Satan. D’où cette insistance du groupe à trouver une rythmique plus qu’une mélodie et d’où cette quasi-transe de Mick à la fin, lorsqu’il chante le morceau et qu’il semble en effet possédé, au sens le plus inquiétant du terme. 

La façon dont Godard filme tout cela est, je l’ai dit, éclatée. Eclatement de la façon de filmer qui introduit la discontinuité au sein de la stabilité ; si l’on reste dans un même cadre spatial – le studio d’enregistrement – la caméra ne cesse d’aller d’un Stones à l’autre avec, chose surprenante, un son qui accompagne l’image. Je veux dire par là que lorsque Mick est filmé, la voix prime sur les instruments ; lorsque Charlie est filmé, la batterie prend le relais, etc. L’image et le son sont tellement liés que le son ne résultant pas de l’image, au lieu de s’accorder à ce que l’on voit, s’y superpose. Godard refera le coup dans les scènes intermédiaires, mais la technique est en germe dès les scènes de répétition des Stones : si, lorsqu’on voit Jagger, on entend essentiellement du chant, alors les guitares et la batterie ne l’accompagnent plus, elles viennent se surajouter à ce que l’on voit, si bien que l’harmonie est parfaitement brisée, la discontinuité se fait loi.

Naturellement, la discontinuité est présente aussi dans le fait que les scènes des Stones alternent avec des scènes politiques. On passe sans transition d’un regard halluciné de Brian Jones aux Black Panthers, à Eve-democracy, à la grue. Encore une fois, je crois que si Godard fait cela, c’est parce qu’en 1968, la façon dont on se rapportait au monde était précisément celle-là ; si j’allume ma radio, j’entends les Stones ; si j’allume ma télé, je vois des révoltes de Noirs, et si je vais dans une librairie je tombe sur des discours maoistes ou marxistes. C’est un cadre qui s’impose à moi, à moi non pas en tant que conscience, mais à moi en tant tout simplement qu’être au monde ; voilà ce que je vois en 1968. Encore une fois, il me semble qu’il n’y a rien de moins intellectualiste que ce que fait Godard ; il superpose différentes images que chacun voyait en 1968. Il compile sans synthèse tout ce que la vue et l’ouïe donnaient à voir et à entendre si bien que One plus One me semble être une œuvre de la réception sensible bien plus qu’une œuvre d’une recherche de sens.

Au fond, le work in progress des répétitions amène progressivement une explosion que l’on sent poindre. Cela me rappelle un peu Le crépuscule des idoles de Wagner où l’on sent le sursaut arriver, retomber, revenir un peu plus fort, puis retomber, etc. Il y a un peu de cela dans ces répétitions, une gigantesque explosion qui ne demande qu’à s’affirmer. Le parallèle avec les mouvements de révolte que filme Godard suggère évidemment cette explosion qui ne saurait tarder ; la construction méthodique et progressive de la musique est métonymie des mouvements étudiants, noirs, et maoïstes qui ne demandent eux aussi qu’à exploser. 

Mais, Godard cherche-t-il vraiment à délivrer un sens intellectuel ? Rien n’est moins sûr. A un moment – particulièrement chiatique, il faut bien le dire – Eve-democracy répond « oui » à la question suivante : « l’intellectuel ne peut-il pas s’accomplir uniquement en se désintellectualisant ? » Question un peu rhétorique direz-vous… Pas si sûr ; si l’œuvre de Godard est celle de la sensibilité, il n’y a nul besoin d’être intellectuel pour la saisir ; pis, il n’y a nul besoin d’être intellectuel pour se rapporter correctement au monde. Le monde se vit, il s’entend et se voit, il ne se comprend pas. C’est pourquoi, me semble-t-il, Godard ne donne aucune leçon dans ce film ; et je le dis à l’encontre de l’idée d’un Godard prétendument engagé. Il est de son temps, rien ne dit qu’il soit pour son temps.

Un vendeur de revues pornos (donc plutôt dans l’ère du temps, donc cool) récite Mein Kampf à ses clients (donc mal) ; en parallèle, des Noirs des Black Panthers se révoltent contre l’oppression (donc bien) en tuant atrocement deux Blancs (donc mal). Les jeunes Mao semblent répondre au jeune fasciste lisant Hitler. Tout se mêle ; le monde donné dans la sensibilité est dénué de dimension heuristique ; il est neutre, il n’est ni bien ni mal, il n’y a pas à dire que le monde tel qu’il est, est bon ou mauvais ; il est, tout simplement. Vivre, pour Godard, c’est chercher à recevoir ce qui est, sans se poser de questions. Mais ce n’est pas non plus vivre dans une extase béate et lobotomisée qui serait celle des deux jeunes grotesques chez le marchand nazi : chaque client leur met des claques, et à chaque claque, immobiles, assis, inactifs, ils clament « Mao ! » ou « US go home ! » ou « FLN ! » ; ce n’est pas qu’ils font bien ou mal, c’est surtout qu’ils ne font rien. En ce sens, ils sont grotesques. La vie, c’est la construction semble dire Godard ; ce n’est pas la fin – ni son frère jumeau que serait la certitude intellectuelle arrêtée, stérilisante, sclérosante, qui engendre l’immobilité des deux jeunes Mao assis sans rien faire, ou du lecteur d’Hitler qui tourne connement en rond dans sa boutique – ni l’achèvement, mais c’est l’élaboration d’une œuvre, le labeur, la recherche, la création.  En somme, le monde est bien trop complexe pour être réduit à des formules, à des slogans, pour être synthétisé de telle ou telle manière ; la seule chose que puisse faire le cinéaste c’est montrer ce qui est, montrer le réel en tant qu’il fuse, en tant qu’il est complexe, contradictoire, superposé de strates incompatibles mais sans cesse en marche. Le véritable rapport au monde n’est pas celui de l’intellect mais celui des sens qui, seuls, nous confèrent un rapport paradoxalement raisonnable à l’immensité insaisissable qui nous entoure. 

Bien sûr, le film est sorti en pleine période structuraliste, en pleine névrose du sens ; il fallait voir du sens partout, tout faisait sens ; ainsi, il a fallu que les producteurs donnent une fin – un sens final – au film initial de Godard, c’est-à-dire qu’ils montrent le résultat final de la chanson des Stones. Mais faire cela, c’est croire que le monde de la vie tend vers un sens unique, précis, planifié, alors même que Godard avait voulu illustrer l’importance de la création comme processus infini, comme progrès inachevé, comme manifestation de la sensibilité et non comme recherche froide, butée et désincarnée d’une quête intellectuelle. Ce n’est pas de l’anti-intellectualiste que fait Godard ; il me semble qu’il fait un pari, incroyablement audacieux : reproduire la discontinuité et la complexité du monde dans le cinéma, en parasitant le regard nécessairement unifiant du réalisateur. Le spectateur, dès lors, ne peut dire que les films de Godard sont incompréhensibles ; il devrait dire que, à l’instar du monde, les films de Godard sont furieusement complexes. 

Il reste une question ; peut-on aimer les films de Godard ? Perso, pas mal de scènes de One plus One m’ont gavé, un peu comme celles de Week-end m’avaient considérablement ennuyé. C’est normal, il ne cherche pas à intéresser, le Godard ; à l’instar de certaines de la vie, on s’ennuie chez Godard ; on s’ennuie et on aimerait bien être ailleurs. D’autres scènes nous passionnent ; alors savoir si j’aime ce film de Godard, c’est un peu comme si on me demandait si j’aimais la vie ; ça dépend…


Keith qu’il devient ?

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Euh, est-ce qu’il va vraiment mieux le vieux Keith ?


The nearness of death

Il se dit que Keith Richards, le guitariste des Stones, est perclus d’arthrose, ce qui expliquerait les pansements sur le bout des doigts. Combien de temps encore va-t-il pouvoir envoyer ces riffs assassins avec ses doigts et sa tête à laquelle il manque désormais un bout ?

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