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Liste des articles dans la catégorie Warrior tour 1 : Le canal du midi.

Où l’on découvre la dream-warrior-team

Du 12 au 18 août 2006, trois beaux gosses ont effectué ce que d’aucuns eussent appelé un « exploit » : ils ont parcouru le canal du midi, de Toulouse à Narbonne (ou plutôt jusqu’à Béziers avant de revenir à Narbonne), en cinq jours. « Oh pétard ! » s’écria un restaurateur bluesy lorsqu’ils lui exposèrent leur magnifique et grandiose dessein, à savoir la quête du boulard perdu. Qui étaient ces trois beaux gosses me demanderez-vous, la bave aux lèvres, et l’œil pétillant d’impatiente lubricité ? Ce sont eux, trois Italiens, répondant aux noms d’Alessandro, Sebastiano et Tito. (cf. ci-dessous)

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Samedi 12 août : Où Laurent est décidément très cool…

Tout commença un samedi matin, samedi peu banal car il pleuvait. Et en août, normalement, il ne pleut pas. Normalement…Un train vers 10h00 du matin à Montparnasse décida Tito à se lever aux aurores : nulle tergiversation, à neuf heures, debout ! Quelques secondes après que Tito se fut levé, le téléphone rugit : Alessandro, fort dynamique malgré l’indécence de l’heure matinale, expliqua qu’il n’avait aucun souvenir des hôtels dans lesquels il avait réservé et qu’il fût prudent que Tito emmenât avec lui la liste des hôtels parmi lesquels Alessandro avait nécessairement choisi l’un d’entre eux. Vers 9h40, Tito jugea bon de partir. 9h50, nul bus ne pointant le bout de son nez, il décida de se rendre à pieds, le sac au dos, à la gare Montparnasse ; une petite traversée du Luxembourg sous la pluie ne pourrait que constituer un entraînement bénéfique avant la souffrance de la semaine cycliste qui l’attendait. Seulement 20 minutes pour se rendre à la gare Montparnasse en partant de Cardinal Lemoine, c’est peu. Alors on court. Et si on court, on sue. Et si on sue, on pue. Surtout quand on a un big manteau, et un sac à dos de dix tonnes. Bref, une minute avant le départ du train, Alessandro vit arriver Tito, trempé, dans le wagon. Seul aspect pratique de la chose, les passagers s’écartaient sur le passage de Tito par crainte d’inhaler quelque exhalaison malsaine de la sudation développée des Hommes méditerranéens.      

 

Une heure après, Tito avait à peu près séché, la sueur formait comme des plaques se morcelant au gré du temps passant, et la conversation entre l’heureux possesseur de ladite sudation et Alessandro battait son plein. Les villes défilaient, Poitiers, Angoulême, etc. Arriva l’heure du déjeuner. Alessandro, le cœur lourd, dut se résoudre à l’évidence : il lui fallait avaler un « sandwich sncf » aux « 3 saveurs ».

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Le voyage se poursuivit mollement, selon le rythme régulier et lent du TGV Atlantique, étonnamment traînard entre Poitiers et Toulouse… Toulouse… Tiens, 20 minutes de retard. Nulle annonce n’avait informé nos amis de ces 20 minutes perdues. Ils descendent sur le quai, se rendent sous le hall, cherchent des yeux le loueur de vélo qui devait les attendre, ne le voient pas. Il faut prendre les choses en main : coup de téléphone à Sebastiano. Celui-ci leur apprend que le loueur arrivera en même temps que lui. Ah, bon…Alors ils en profitent pour aller visiter un poil la « Ville rose », et, en premier lieu, la fameuse place du Capitole. Chargés de leur sac à dos et sous un temps pour le moins instable, ils entament leur première épreuve pédestre. Direction la place du Capitole. Beaucoup de clochards dans les rues, de tout âge, et assez agressifs au demeurant. Toulouse est une ville qui respire l’inaction, l’inertie. On y voit des mansardes recouvertes de pancartes signalant d’improbables programmes immobiliers supposés imminents.

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(Je me rends à un kiosque afin d’acheter Le Point consacré aux cathares ; je demande au vendeur s’il a Le Point ; sans me regarder, sans lever les yeux de son canard, il me dit « oui » ; je lui demande où il est, il me fait un vague mouvement de tête pour indiquer l’endroit ; je le vois ; je lui demande combien ça coûte, il bafouille un prix inaudible ; « 3 euros » lui demandé-je. Il ne répond pas. Je lui donne trois euros qu’il arrache machinalement et articule quelque chose comme un merci.)

Puis finalement, elle se laisse respirer, elle envoie ses effluves de célébrité touristique : on la hume, on la devine, on la respire ; les appareils photos se préparent, la place s’entrouvre. Ca y est, nous y sommes, le Capitole !

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Une fois qu’ils eurent fait plusieurs fois le tour des clodos de 20 ans, mi punks, mi skin-head, nantis d’un nombre impressionnant de chiens peu amicaux, ils s’avisèrent que le temps passait. 17h00, 17h30, petit coup de fil du loueur : « tout va bien, j’arrive dans 10 minutes » Ah. 45 minutes plus tard, un petit être répondant au nom de Laurent se pointa avec deux vélos. Deux heures et demi de retard, à peine une petite excuse, c’est pas de ma faute, c’est les « embouteillages, comme j’ai su que vous arriviez un peu plus tard que prévu, je me suis dit que je pouvais être aussi en retard » leur dit-il à peu près. Il est « cool » ce Laurent, d’emblée il tutoie Sebastiano. Très cool. Il n’a pas de casques, ni de lumières, ni de compteurs, (ni de béquille pour le troisième vélo), mais bon, c’est pas grave, faut être cool. Tito lui demande si le fait que ces accessoires ne figurent pas ne change pas le prix, Laurent lui répond que non, ce n’est pas compris en supplément. Il est cool mais il sait garder son culot quand il le faut le Laurent… Alors nos amis demandent un double du contrat ; Laurent paraît surpris ; « un double ? » Il bredouille une sorte de oui, propose d’aller faire une photocopie, revient un peu plus tard, laisse s’envoler la moitié des papiers. Très cool ce mec. Cool et un peu coolotté… Bon, il ne s’agit pas de s’attarder à la gare, les vacances commencent enfin, alors je reprends l’énonciation à la première personne, et c’est parti. 

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Nous repartons avec Sebastiano visiter Toulouse. Nous revenons sur la place du Capitole, nous en profitons pour nous prendre un bon petit couloir de bus probablement à contre-sens, puis nous dérivons vers la Basilique Saint-Sernin. Elle date du XIè siècle et a été construite afin d’abriter les reliques de Saint Saturnin (saint Sernin en langue occitane) ; pour ceux qui aiment l’art roman, c’est un régal. Toutefois, la douceur rosée de la pierre atténue sensiblement l’austérité romane, et je doute fort que les fans du roman apprécient tant que cela cette basilique aussi sobre que joyeuse.

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C’est alors que le premier miracle du séjour se produit : alors que nous nous reposions de ce voyage déjà épuisant, nous eûmes la chance d’apercevoir, au loin, une star téléphoner. Vite, je prends mon appareil photo, j’essaye de l’avoir, mais c’est pas facile ; le résultat n’est pas très net, toutefois il me semble qu’on distingue clairement le célèbre Mykonos, qui devait estiver, lui aussi à Toulouse. (J’en profite pour ajouter que j’ai croisé mon marchand de vin de la rue Mouffetard, mais ça, tout le monde s’en fout, et c’est bien normal). 

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Cette présence inattendue à Toulouse du célèbre Mykonos éclipse un petit peu la beauté de la basilique. D’autant plus qu’elle me déroute. Le chevet est constitué d’un étagement assez régulier grâce à ses volumes : chœur, abside centrale et ceinture du déambulatoire qui dessert des chapelles rayonnantes. (je déconne, on n’est pas rentré dedans… 

En tout cas, cette basilique est fort sympathique, bien qu’elle soit bordée de la maison de la CGT qui a investi un ancien palais.

Nous poursuivons notre petit tour de la ville et bien vite nous nous enfonçons dans des quartiers un peu glauques, nimbés de restaurants africains louchissimes et d’enfants errants, un ballon au pied, la jeunesse ne suffisant plus à leur conférer l’innocence. Alors nous décidons de prendre le canal et de commencer notre petit périple. Au bout d’un certain temps, nous avons faim et nul restaurant ne semble orner les zones industrielles qui s’annoncent au lointain oriental. Une seule solution : demi-tour. Nous demandons une bonne adresse à un groupe d’ados sympas : le conseil est unanime : Maison du cassoulet… Le cassoulet…Voilà bien le mot que nous avons certainement le plus entendu les premiers jours. Le resto est pas mal, on se régale, on mate un peu la fille d’en face qui, connement, s’en va avant nous. Puis, nous avisant que la nuit tombait, nous partons et longeons à nouveau le canal. L’obscurité gagne vite le canal, les arbres n’étant que fort peu propices à une diffusion efficace des reliquats de lumière… Et plus le temps passe, plus la situation s’aggrave. 21h30… Ca devient chaotique… Heureusement, Sebastiano a de bons yeux, et tel un chat perçant, il nous guide à travers les méandres du canal de Paul Riquet. Mais, autant le dire, on flippe. Fort heureusement, une jeune femme, à une écluse, nous indique notre chemin et c’est sous les aboiements inhospitaliers des cabots que nous quittons le canal pour l’hôtel. On finit par y arriver, je saute les détails, vous ne me croiriez pas…

Ah tiens, des cousins lointains de Florence tiendraient l’hôtel ? Hum… (l’hôtel est en effet tenu par Sandy et Fabrice Maillard)…

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 L’hôtel… Première rencontre, ce sont les standardistes ; un mec caresse les jambes d’une pulpeuse blonde, au décolleté plus que suggestif. Ca compense et récompense nos efforts… Mais ce n’est pas nous qui allons en profiter… Le salaud…Bref, nous prenons les clés de la chambre et là nouvelle rencontre : un cafard. On essaye de l’écraser, échec. La nuit va être longue…

On se lave, ptite douche vite fait, Sebastiano ressort afin de voir où en est LA standardiste. Nous l’attendons, ça dure, tiens, eût-il convaincu la belle de quelque jeu de société à deux ? Interrogation, stupeur, rumeurs…

Il revient une demi-heure plus tard, l’air détaché. « Non, je ne lui ai pas parlé, pourquoi ? » nous dit-il, tout candidement, avec l’ingénuité d’un enfant cherchant à dissimuler qu’il a cassé le flacon Dior de sa mère. Mmm. Ok. Le troisième lit se trouve sous le lit double ; en le tirant, quelques cadavres de cafards apparaissent. Mmmmm. Quand je pense que je vais dormir presque à même le sol… Bon… Petit débat sur un acteur dans un film, Alessandro prétend que c’est Podalydes, alors que Sebastiano et moi disons que c’est Jean-Pierre Daroussin dont on a connement oublié le nom sur le moment. Allez, on dort. Ah, au fait, niveau boulard, on n’est guère plus avancé. On espère qu’à Castelnaudary nous trouverons de plus décisifs indices.


Dimanche 13 août : où l’on rencontre “Grand Maître Cassoulet”

Temps magnifique, on se lève, il y a un bordel monstrueux dans la petite chambre du Campanile, on ouvre les volets donnant immédiatement sur le parking et tous les clients peuvent nous apercevoir émerger d’un sommeil un peu bref, le torse souvent nu, et les yeux encore rougis des rêves avortés. On fait semblant de se laver, et on file bouffer, non sans avoir regardé une bonne demi-heure la télé. Lyon a été tenu en échec par je ne sais plus quelle équipe ce qui met en fureur notre ami Alessandro ; ah, ces Italiens, ils ont le sang chaud…

Ptit déj, on en profite pour voler les journaux, et remplir d’eau d’Evian nos gourdes à l’arrière-goût de caoutchouc. Un bon gros gâchis, mais c’est ainsi… ce sera la réparation pour les cafards. Tiens les cafards, justement, parlons-en…Au moment de partir et de payer, nous évoquons la présence de ces petites bêtes, certes attachantes, mais un peu collantes au bout du compte. La standardiste –non, une autre… – nous sort un énorme poster où figure un portrait de ces cafards. Ce sont de gentilles bestioles nous explique-t-elle, que d’imbéciles associations d’hygiène interdisent de tuer car elles « mangent les saletés malsaines » (sic !) Ah, je demande tout de même si ces « cafards » ne sont pas dangereux, ce qui suscite chez notre hôtesse des cris d’effroi : quoi, des cafards, non mais ça va pas, ce sont pas des cafards.

Ah, mais qu’est-ce que c’est alors ? Pas de réponse…

Sur ce, nous partons. Qu’est-ce qu’on va se mettre… Nous sortons de la zone commerciale de l’hôtel et reprenons le canal. Le temps est sublime, le canal serpente tranquillement sous une lumière ombragée, dont le vert aquatique absorbe et neutralise mollement les rayons les plus virulents. On roule depuis quelques minutes quand Sebastiano s’arrête : pause pipi. Ok. On en profite pour prendre nos premières vraies photos. Quelques péniches, parfois pleines de jolies filles inaccessibles, emmurées dans cette prison dorée, passent en nous toisant. Nous repérons trois belles blondes, devant lesquelles nous démontrons l’efficacité de notre nouvelle technique de drague : coups intempestifs de sonnette. Elles regardent, nous regardons, petit coucou de part et d’autre, nous savons que nous ne nous reverrons pas, petit pincement au cœur. Les péniches ne peuvent dépasser les 8 km, et nous, tels des bogosses, nous fonçons à des moyennes d’au moins 15 km, et ce, malgré les pauses pipi qui marquent chaque heure. Le bonheur.

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Nous roulons, nous roulons, quand soudain la faim nous assaille : de l’autre côté du canal se trouve quelque chose comme un restaurant d’autoroute. On demande notre route à un ptit couple de cyclistes parti de Bordeaux, qui a tout du couple échangiste, et demi-tour, traversée du canal, puis resto. Arrivée à l’espace routier. Pour moi qui n’ai jamais pris la voiture pour de longues distances, ce resto d’autoroute est un choc : des êtres qui flirtent avec l’obésité se déversent par dizaines, dans un flot ininterrompu de débardeurs et de tatouages. Malgré cela, nous mangeons, et nous en profitons pour visiter le musée du canal, qui présente la particularité d’être absolument dénué d’intérêt. Puis, dans un souci louable de préservation de sa stature physique, Sebastiano entame une impressionnante série de pompes, en public, sous l’œil admiratif – quoique rigolard – des jeunes filles – et moins jeunes – qui déambulent autour de nous.

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Survient alors l’apothéose : Sebastiano, regardant l’écluse, et l’eau se vider rapidement, lève les mains, et les descend progressivement en poussant quelques cris que nous retranscrirons par « è è è è è è è è è è !!!! » Je lui réponds en français, afin de faire bonne figure devant nos putatives conquêtes « Je credo qu’en français on dit « descendre ». »

Désespéré de cette impressionnante démonstration de loose, Alessandro s’est quelque peu éloigné de nous, afin de préserver sa dignité. Nous le rejoignons : war cabinet improvisé : qu’est-ce qu’on fait, on retourne voir les meufs, non on peut pas, si on peut, non on peut pas, on est grillé, on va leur parler en quelle langue, c’est foutu, on est trop con. Le war cabinet impromptu se conclut sur un aveu d’échec flagrant.

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Tant pis, on change de rive, mais on n’est même plus sûr qu’il faut changer. On poursuit nos balbutiements italiens, sur fond d’incertitudes : un homme nous croise et nous demande si nous sommes italiens. Sebastiano lui répond sans sourciller « si » ; le gars commence à nous parler en français, en mettant des « o » à tous les mots, et Sebastiano balbutie un italien à l’aide de « è ! » et de « si », « senestra », etc. Grand moment…

C’est pas le tout, mais à force de pédaler, malgré les pauses pipi, les pauses non-meufs, nous finissons par arriver à Castelnaudary. Castelnaudary… Comment dire ? C’est Groland mais en pire. Partout des bancs jonchés de grappes de vieux immobiles, guettant d’un œil surpris la moindre nouveauté dans ce conservatoire de l’inertie. De grabataires vieillards, au jean remonté jusqu’à la poitrine, surmontés de chemises à carreaux, le tout sous un fier béret ne couvrant pas suffisamment un visage boursouflé par le poids des ans et de l’alcool bon marché, jettent sur nous des regards inquisiteurs. Nonobstant cet accueil, nous paradons dans la ville, juchés sur nos vélos, comme d’antiques chevaliers traversant fièrement les contrées à l’aide de leurs nobles équidés. Hôtel du centre. Nous y sommes. L’hôtel est pas mal, on met les vélos dans une camionnette, on en profite pour donner quelques coups dans les quatre pauvres bicyclettes qui patientaient tristement au fond de ladite camionnette, douche, télé, achats de foie gras, et visite de la ville.

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Castelnaudary est une charmante petite bourgade, où il n’y a strictement rien, mais alors vraiment rien à faire. On se ballade un peu, on repère un groupe de filles sublimes, on les suit, elles vont au resto. Réflexe logique, on demande à prendre une table au même resto : la table est réservée. Drame ! On décide de venir au service suivant, en espérant retrouver les Vénus croisées auparavant et désormais insolemment attablées devant nos regards désolés d’être ainsi refoulés.

 En attendant, on prend un petit pot dans LE café de la ville, la plaque tournante sociale du bourg. Sebastiano est vraiment en manque de clopes, d’autant plus que deux filles pas mal fument inlassablement à sa gauche. Il les regarde, il les scrute, il hésite, puis finalement, il craque : il leur parle. Curieusement, il résiste à l’envie de leur demander une cigarette, mais il en profite malgré tout pour poser quelques questions. La fille répond (l’autre est partie téléphoner), elle est sympa, Sebastiano enchaîne les questions, tente quelques blagues ; elle est sous le charme.

Soudain, ils n’ont plus rien à se dire. Alors la conversation s’arrête, Sebastiano revient à son Pastis, et la fille à sa solitude. Le temps passe, il est déjà l’heure de quitter le petit café, qui d’ailleurs, à 22h00 ferme ses lourdes grilles de fer. Nous partons, et pénétrons dans l’auguste restaurant. Ce soir sera cassoulet ou ne sera pas.

 Les filles sont là, encore là devrais-je dire ; Alessandro, prenant son air le plus innocent, décide de s’asseoir en face d’elles, de telle sorte que Sebastiano et moi leur tournons le dos. Tandis qu’Alessandro se rince l’œil et qu’il ne cesse de s’écrier « qu’elles sont belles ! », nous fulminons et remarquons que le chef du restaurant est « Grand maître cassoulet » ; cela occasionne de nombreux fous rires. D’ailleurs, encore aujourd’hui, je ne puis l’écrire sans pouffer connement, tout seul dans mon grand studio si froid, en ce mois d’août agonisant de grisaille.

Les plats arrivent, les filles s’en vont ; on les voit passer, elles nous longent, tout en sachant pertinemment – le sixième sens féminin – que nous les avons guettées et matées, fût-ce le dos tourné. « Troque cassoulet contre trois bombes »… Bon, on en verra d’autres. Le cassoulet de Grand Maître cassoulet est bon. Alessandro qui n’aime pas la fierté locale – le cassoulet – nous regarde d’un air dégoûté et, peut-être plus encore, surpris. On en profite pour se brûler la langue, quand arrive un groupe d’une quinzaine de jeunes, gais comme les catacombes de Paris, un soir de Toussaint. De tout le repas, nous n’entendrons émaner de leur table que le son de la commande des plats. Jamais nous ne vîmes d’aussi tristes lurons, au restaurant ; comme s’ils célébraient un enterrement. Nous lançons bien fort quelques ironiques « quelle ambiance ! » qui restent sans réactions…

Tout ce beau monde finit par partir, alors que nous sommes encore scotchés à notre table ; nous demandons au garçon ce que signifie ce glorieux diplôme de « Grand maître Cassoulet » ; pétri de fierté, le serveur nous explique que c’est « l’académie universelle du Cassoulet (sic !), qui, par le biais du bouche à oreille (re sic !) décerne le prix de Grand maître Cassoulet au meilleur cassoulet de la région. » Ah, en somme un délire local hypostasié en « académie universelle »… Ce cassoulet restera un leitmotiv des délires du séjour.

On finit par partir, le ventre plein d’un cassoulet dont les émanations inquiètent Alessandro qui partagera le lit de Sebastiano.

C’est pas mal Castelnaudary, il y a un grand bassin que nous visitons de nuit après que nous eûmes pris en chasse deux nanas, se retournant nerveusement en nous voyant les suivre sans raison apparente. Evidemment, nous ne les rejoindrons jamais. Bref, nous faisons le tour de Castelnaudary, en pleine nuit. Retour à l’hôtel.

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Dans notre inlassable quête du Boulard perdu, un indice nous sera fourni à l’hôtel : Maître Zen. Avouons le, ce n’est pas génial, mais ça nous permet de commencer à entrevoir quelque chose. L’avenir nous réserve bien des surprises… Nous partirons en quête de Maître Zen qu’il nous s’agira d’imiter tout au cours du périple.

On dort.


Lundi 14 août : où l’on apprend que “tout cul tendu mérite son dû”

Nous sommes réveillés par d’inhabituels bruits urbains ;  ça tape, ça enfonce, des bruits métalliques résonnent. Umph ! Ouverture de la fenêtre : un gigantesque marché s’est installé sous notre hôtel. Plus précisément, il s’étale tout au long de LA rue de Castelnaudary. Soit. Douche, habillage, petit-déjeuner, achats de cartes postales, envoi pour ma part d’un colis à Firenze contenant des chaussettes Grosminet… Nous déambulons au sein du marché : la voix de Franck Mikaël s’échappe des hauts-parleurs, et se répand parmi les contrefaçons de Jeans Levi’s, et les corsages féminins, de taille XXL. Ah, voici enfin les cartes postales : nous avons le choix entre la recette du cassoulet, et le bassin de Castelnaudary. Ce sera cassoulet pour Mister Pinchon, et l’Aude pour Miss Firenze. Achats, rédaction des cartes, retour à l’hôtel où l’on croise un décolleté, mais alors un décolleté… La femme de ménage… Mon Dieu… Je préfère ne plus y penser, ça me frustre encore…

Et nous voici partis. Nous voyons le bassin en plein jour, et c’est vrai que c’est beau.

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Le temps est superbe, nous pouvons prendre notre petit canal, tout s’annonce pour le mieux. La seule difficulté notoire est celle du chemin qui est de moins en moins aménagé ; des racines surgissent, des pierres taquines apparaissent d’un coup, sans que nous n’ayons le temps de modifier la direction.

A l’heure du déjeuner, la soif nous tiraille : un petit coca s’impose. Nous nous arrêtons à une écluse, grandement motivés, avouons-le, par la présence de trois femmes charmantes, que nous apercevons attablées. Nous y allons. Je craque sur la serveuse, Sebastiano et Alessandro préférant une autre fille, plus jeune. Débat : est-ce que la serveuse a un string ou pas ? L’expert Alessandro est le seul à dire que oui, et il a raison. Puis, Sebastiano sort son portable, passe un ptit coup de téléphone en anglais : « Yeah, Stephen, it’s Sebastiano, oh yeah, it’s perfect, I am behind the canal… » Puis, devant le problème informatique que lui relate son collègue, « there is no problem, you have just to log, yeah, yeah, etc. »

On savoure le ptit coca, on s’en va, puis on croise la fille que Sebastiano et Alessandro avaient repérée ; Sebastiano se lance : « vous êtes du coin ? » La fille, poitrine gonflée, bouche invitant à la luxure, nous répond avec un charme qui eût ébranlé le plus austère des moines trappistes.

Sebastiano enchaîne : « On peut habiter dans la maison au bord de l’écluse ? », demande-t-il, les yeux plissés, aveuglés par la beauté de la nymphette ; celle-ci rit d’un air faussement innocent et répond qu’on n’y habite pas, qu’on n’y dort pas, mais qu’on peut dormir ailleurs… Sebastiano n’écoute déjà plus : « j’adore ton accent » lui dit-il, comme envoûté. Elle rit à nouveau. « Non vraiment, tu as un accent charmant » continue-t-il. Arf ! Nous savons que nous ne pouvons rien faire, mais dieu que cette apparition fut fraîche et salvatrice. Nous partons, le cœur à la fois lourd de l’abandon d’une si belle créature, et heureux de la rencontre.

Le chemin devient de plus en plus hostile, nous sommes fatigués. Aucune écluse ne vient ponctuer notre route. Le petit apéritif s’avère vite insuffisant, et c’est épuisés que nous décidons de nous arrêter 6 km avant Carcassonne. L’écluse sera salvatrice : une femme magnifique est assise, vêtue d’une longue robe jaune, sous laquelle nul soutien-gorge ne vient soutenir une poitrine que nous devinons ferme et généreuse. Sebastiano, épuisé, se laisse aller à une petite sieste devant l’écluse ; Alex fait de même ; affamé, je commande une crêpe, qui s’avère dégueulasse. Mais la proximité de la jeune femme m’eût rendu aimable des maquereaux aux poireaux crus. Les proprios sont sympas, bien que la crêpe mette plus de 25 minutes à arriver. Un peu ragaillardis par le bref mais réparateur sommeil, mes deux acolytes me rejoignent et commandent des plats aussi infectes que le mien. Bon, c’est pas le tout mais il faut repartir. Ah, non ; Juliette m’appelle, bon, on ajourne de quelques minutes le départ.

Voilà c’est reparti. On se fera les 6 km d’une traite me semble-t-il. Nous croisons, sur le chemin lui-même, des canards et des oies.

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Nous apercevons enfin Carcassonne. Nous quittons le canal, et prenons la route ; nous demandons notre chemin, pénétrons dans la ville, et finissons, au terme d’une épuisante montée, par trouver l’hôtel. Y trouverons-nous un indice sur le boulard perdu ? Quid de maître zen ? On dépose les vélos au parking, on remonte dans les chambres, où se trouvent 4 lits… Excellente initiative… Quatrième lit peut signifier quatrième personne. Nous savons tous que cela n’est que pur phantasme, mais nous en parlons…

Nous  sommes épuisés ! Curieuse douche, de 50 cm sur 20 cm, où l’on est obligé de se coller contre le mur pour ne pas être écrasé par la porte. Apparemment, aucun indice sur le boulard. Et pourtant nous regardons intensément LCI ; rien, aucune nouvelle du boulard ! Nous partons, Sebastiano laisse les clés au réceptionniste qui l’entretient pendant d’interminables minutes : « qu’est-ce que je fais moi, les espagnols sont en vacances à partir d’aujourd’hui, j’ouvre un hôtel supplémentaire, hein, qu’est-ce que je fais ! » Sebastiano ne sait comment s’en débarrasser, il l’interrompt, lui dit qu’il s’en va, rien n’y fait ; l’homme est collant comme un contrôleur fiscal. Il adhère sans que nul détergent oral ne le détache. Pénible à la longue cet homme. Il finit par lâcher prise. Nous voici partis à l’assaut des sublimes remparts.

Carcassonne est magnifique, mais tellement gâtée par les touristes, dont nous faisons évidemment partie. C’est vraiment du touriste de base, débardeur et tatouages, accompagné de mioches pleurnichards et de glaces à la fraise baveuses et dégoulinantes.

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Un touriste typique de Carcassonne…

Bref, ce côté touristique est quelque peu insupportable et déplaisant.

A part cela, l’endroit est charmant, les filles aussi ; c’est là que se produit une scène proprement surréaliste où une famille somme toute banale, constituée d’une mère, d’une fille magnifique, et de quelque chose comme un père ou un oncle, frôle une démonstration publique d’inceste.

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Certes, ce charmant petit cul est appétissant : mais est-ce une raison suffisante pour que le père – ou l’oncle – lui mette une main aux fesses, pleine d’une violence érotique à peine dissimulée, en hurlant « tout cul tendu mérite son dû !!! » sous les yeux de la mère qui, loin de rester interdite, sembla goûter l’humour paternel. Ce petit cul est celui d’une jeune fille de 12 ans ! Enfin bref, voilà qui fut un des épisodes les plus marquants de Carcassonne, et qui nous incita à suivre la famille dans toutes ses pérégrinations. Nous en profitions pour mater – discrètement – le décolleté de la fille au « cul tendu », qui, pour son âge, était déjà plein de promesses de cravates notariales et d’hommes heureux.

Nous finîmes par échoir dans un restaurant touristique, où le patron ne se gêna pas d’engueuler une de ses serveuses comme du poisson pourri sous nos yeux ; ah… expressivité des méditerranéens ! Le repas ne fut guère excellent, mais la serveuse fut délicieuse. Un guitariste mi-sdf mi rmiste, vint nous importuner, nous demandant si nous reconnaissions les morceaux qu’il jouait ; Sebastiano fit preuve de sa grande maîtrise de ses classiques en identifiant dès les premières notes, le nom du morceau, l’album et l’année. Chapeau bas Sebastiano ! Les Pink Floyd sont sans secret pour toi !

Puis, nous quittâmes ce restau pour refaire une centaine de fois le tour des remparts ; Carcassonne, de nuit, est magnifique. Les illuminations y diffusent comme une beauté surréaliste, bruissant de mystères médiévaux et de complots cathares.

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Alors que nous déambulions parmi les ruelles saturées de touristes, nous tombâmes face à face avec le « musée de la torture », objet de pas mal de déconnade de notre part : nous imaginâmes spontanément des tortures où le condamné devait ingurgiter des tonnes de cassoulet jusqu’à ce que mort s’ensuive. Puis nous vîmes un « musée hanté », ce qui nous fit imaginer un cassoulet hanté, un fantôme du cassoulet, un cassoulet spectral, et moult autres variations sur le thème obsédant de la fierté régionale.

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La nuit tombée, il nous fallut nous résoudre à regagner nos pénates et à goûter un repos bien mérité, après cette journée dont la beauté du site nous avait fait oublier l’accablante fatigue que nous portions en nos entrailles. Mais, nous revînmes à l’hôtel à petits pas, en sachant que nul indice de boulard ne nous y serait révélé.


Mardi 15 août : Où Monsieur Mousse chasse bien vite les dernières notes de blues…

Réveil, on se lave un peu, pas trop, histoire d’être bien crades le soir en arrivant, le temps n’est pas génial, il pleuviote, le vent se lève. Nous prenons la route, petite pause photo, du haut du pont afin de regarder une dernière fois les remparts.

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On s’aperçoit bien vite qu’on ne saura pas quitter la ville et retourner au canal ; on tourne en rond. Fort heureusement, une famille composée de parents et de deux filles, dont la plus âgée a bien 12 ans, nous guide jusqu’au canal. Très sympa cette petite famille. Ils veulent rejoindre, en une journée, Béziers, de Carcassonne !!!! Mouais, on a du mal à croire qu’ils y arriveront. D’ailleurs la mère est à la traîne ; elle trouve le moyen de se vautrer magnifiquement alors qu’elle téléphonait à une amie pour lui raconter sa vie. Nous retenons difficilement un fou rire. L’état du canal ne s’arrange pas, racines, pierres, obstacles de plus en plus nombreux ; nous sommes obligés de faire demi-tour, après avoir emprunté une portion du canal impraticable. Nous aidons la petite famille à porter les vélos sur un chemin surélevé, et nous en profitons pour retenir que la plus âgée des deux filles s’appelle Margot. Margot… Nous serons, jusqu’à la fin du séjour, presque autant en quête de Margot que du fameux boulard perdu. Nous finissons par doubler le petit groupe, car la mère se traîne. La route devient épuisante. Nous souffrons. Nul resto d’écluse pour étancher notre soif ; seules les gourdes au goût caoutchouteux délivreront quelques précieuses gouttes d’eau à notre gosier assoiffé.

Après plusieurs heure de canal, nous finissons par trouver un restaurant à l’allure accueillante, le RIVASSEL, lequel tombe bien car nous sommes affamés. Alors que le restaurant est à moitié vide, nous avons la surprise d’apprendre qu’il n’y a plus de places ; mieux, alors qu’il est écrit en toutes lettres qu’ils font des pizzas à emporter, le cuisinier refuse de nous en faire : « pas le temps ! » nous aboie-t-il sèchement. Scandale ! Nous parlons à voix haute entre nous, et faisons croire que nous avons des relations dans les guides touristiques… En tout cas, pour la première fois de notre vie, un restaurant ouvert et à moitié vide refuse de nous servir, et pis, encore, refuse de nous donner des pizzas à emporter alors même que la possibilité était écrite sur les cartes ; était-ce bien légal de la part du RIVASSEL ? Nous en doutons encore… Alessandro, un peu frustré de l’accueil, attribuera à ma casquette du PSG la mauvaise qualité de celui-ci… Pleins de mansuétude, nous ne portâmes guère plainte pour discrimination et pourtant nous aurions pu… Le warrior tour se devait d’avoir ses aléas et ses imprévus, celui-ci fut particulièrement détestable.

Sebastiano ne perd pas espoir, il demande à un autochtone s’il y a une boulangerie ou un autre restaurant dans le coin ; le vieil homme lui empoigne violemment le bras et lui répond dans une langue qui se voudrait être du français ; nous partons à l’assaut de la ville, enfin, du lieu-dit, et nous ne trouvons nulle boulangerie ouverte ; étonnant pour un 15 août à 13h50… Quand soudain, une pancarte « Cross Roads » signale la proximité d’un ptit resto ; nous y allons, il est ouvert !!!! En plus d’être désagréable, le type du Rivassel nous a menti ; il y a un autre restaurant dans le bourg. Un mec très sympa, proche de la soixantaine nous accueille, d’un ton plein de bonhomie.

Un fond musical très rock’n’roll emplit doucement l’espace ; pour plaisanter, je dis à mes acolytes que c’est Muddy Waters à la guitare. Coup de bol, c’était lui ; le gars nous met alors un disque de Muddy Waters ;  Keith Richards, s’il nous avait accompagné, eût exulté ; le bonhomme nous explique fièrement qu’il possède 10 000 heures de musique, essentiellement de rock’n’roll et de blues. Ah… Il nous prend pour des connaisseurs, et nous demande ce que nous voudrions écouter. Il passe du Eddie Cochran.

Le repas est bon, pas trop cher, comme nous sommes seuls nous sommes particulièrement soignés. Je donne l’adresse :

CROSSROADS, 2 avenue des lotissements, 11 700 la Redorte. On y est fort bien reçu et on y déjeune pour pas cher, de bons mets cuisinés sous nos yeux. Seul bémol, sa serveuse semble vouloir le « quitter » ; ah, en quel sens ? On ne sait pas très bien… On l’entend dire : « Je te souhaite de t’entendre aussi bien avec Cédric que tu t’entendais avec moi. »

La fille semble déterminée ; elle se prénomme Sandra. Mignonne. Le gars nous fait un peu pitié, abandonné de sa serveuse, avec ses 3 seuls clients du déjeuner, tout seul parmi ses 10 000 heures de blues. Mais il est sympa. Ca sent le gars qui s’est endetté à vie pour agrandir un restaurant isolé, en périphérie de tout passage. Et qui se fait progressivement larguer par tout son entourage, trouvant dans le blues le remède à sa mélancolie.

Nous lui demandons, avant de partir, comment on se rend au Somail. Son regard s’allume ; « le plus beau petit village de l’Aude » affirme-t-il. Il nous décrit un itinéraire routier. Nous lui disons que nous désirons nous y rendre par le canal : « oh pétard ! » s’écrie notre hôte. Le trajet lui semble insurmontable. Il ne pouvait pas savoir qu’il avait en face de lui 3 warriors prêts à tout !

Nous partons, rassasiés et heureux, la tête pleine des riffs endiablés d’Eddie Cochran. La serveuse lui fait une scène…

Nous retrouvons notre canal, et roulons à un petit rythme. A une écluse, nous croisons Margot et sa petite famille, ainsi que la serveuse qui voulait quitter notre sympathique rock’n’roll man ; je m’écrie : « mais c’est Sandra ! » Elle se retourne, ainsi que les 4 mecs qui l’entourent. Fou rire de notre part.

Margot ne nous a pas vus ; elle est dans le resto de l’écluse ; en revanche, sa sœur nous regarde. Re-dilemme ; que faisons-nous, nous les attendons ? Oui ? Non ? Le boulard n’attendant pas, nous repartons.

Le sentier est de plus en plus fatigant, quand soudain, sur la rive opposée, un groupe, que dis-je un groupe, une nuée de filles magnifiques se promène en famille. Sebastiano frétille. Changer de rive ? Trouver un prétexte, vite ! Nous ralentissons l’allure, et nous retrouvons au rythme d’une famille de promeneurs, que nous saluons poliment ; la fille, d’une quinzaine d’années, belle petite blonde animée d’une inhabituelle joie de vivre nous crie un « BONYOUR !!!!!!!!!!!!!! » Nous risquons de tomber de vélo, tellement ce cri, franc et innocent, était inattendu et spontané. Ah, ce « BONYOUOUOUOUOUOUOUR !!!!!! », si vite devenu mythique… Probablement une suédoise ou une nordique, trop heureuse de pouvoir hurler un mot en français… On ne s’en lasse guère : « BONYOUOUOUOUOUOUOUR !!!!! » Cette joie avec laquelle elle nous lança l’interjection me remplit, encore aujourd’hui, d’une certaine foi en l’humanité ; il y a des naissances de sentiments humanistes à partir de bien peu de choses parfois…

Mais revenons à notre petit groupe de l’autre rive ; que faire ? Pour notre plus grand bonheur, il se dirige vers un château, producteur de vins ; nous n’hésitons plus, nous traversons la rive et pénétrons dans le château ; l’alibi est excellent, une averse nous assaille. Mais les filles ont disparu, elles font connement la visite du château ; nous ne pouvons les suivre. Alors nous goûtons la production vinicole du domaine. Absolument infecte. Une insulte au bon goût français ; Alessandro ne me contredira pas.

Les filles ressortent. Evidemment, nul d’entre nous ne leur adresse la parole. Looser nous fûmes, looser nous resterons. Nous les regardons partir, lentement, jusqu’à ce que leur forme délicieuse ne soit plus qu’une ombre, sur le lointain de la brume du canal.

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Leur image s’efface au lointain…

Il est plus que temps de repartir ; il pleut, Alessandro a sorti un infâme K-Way rouge, aux couleurs de Ferrari, et nous sommes déjà trempés. Le Somail n’est plus bien loin. Quelques kilomètres et nous finissons par arriver dans le fameux « plus beau village » de la région. Une femme étrange déambule, les bras croisés sur la place du village ; puis s’arrête, puis repart. Nous n’avons pas l’adresse exacte du gîte. Sebastiano pénètre dans l’office du tourisme, extraordinairement grand pour un village de quelques centaines d’âmes. Le Somail est un lieu baigné de mystères inquiétants. Il en ressort en nous expliquant que la femme qui va et vient est notre hôte. Nous l’abordons, c’est elle, en effet. Nous nous rendons au gîte, de l’autre côté du petit pont, principale artère de la ville, où deux voitures ne peuvent se croiser.

LE NEPTUNE : Allée des Cyprès… (mystère et angoisses…)
 
Un homme louche nous accueille. Un « pot de bienvenue » nous est offert. Nous montons déposer les sacoches et nous redescendons. Le pot de bienvenue consiste en « eau, jus d’orange ». Alessandro demande du vin ; « oui, j’ai aussi » répond l’homme louche. Nous bavardons un peu avec lui, nous apprenons qu’il est flamand, qu’il parle anglais, allemand, français, flamand, italien. Sebastiano lui signale que lui et moi parlons italien également ; je pouffe. L’homme nous présente son fils, un jeune très brun d’une vingtaine d’années, aux cheveux longs, les yeux encore rougis du joint qu’il vient de se fumer en douce ; « bonjour » nous dit-il, d’une voix fluette d’une jeune fille de 8 ans. C’est un peu comme si Samy Frey avait la voix d’Elie Sémoun. Très louche. Nous remontons dans nos chambres ; un grand escalier de pierre nous y mène tandis que sur le mur, une image holographique d’une horloge qui INDIQUE RELLEMENT l’HEURE est projetée d’on ne sait trop où ; on finira par trouver le projecteur.

Un je ne sais quoi d’inquiétude commence à naître ; douche, repos préparation pour le dîner. Nous redescendons, et retombons sur notre ami flamand ; nous regardons la télé, Sarko au JT de 20h00 sur France 2 : « mais qu’est-ce que je dois faire, qu’est-ce que je dois faire ? » demande le ministre ; « un clandestin c’est quoi ? Je vais vous le dire… », « en tant que ministre de l’intérieur de la France, qu’est-ce que je dois faire ? etc. » toujours ce jeu  où il pose ses propres questions et donne lui-même la réponse. Marrant. Nous sentons que notre ami flamand n’est pas très sarkoziste. Soudain il se dirige vers nous, avec ses yeux pleins de veines éclatées, et nous donne quatre petits carrés en mousse ; « carrés mousse », nous dit-il. « C’est pour voir si vous êtes malins. » De plus en plus étrange.

Alessandro arrive à reconstituer un carré, moi aussi, ce qui fait accourir notre flamand ; il a une sorte de grille à la main ; « il faut vous noter » affirme-t-il. Chaque couleur est fonction d’une difficulté. Pourquoi cherche-t-il à évaluer notre capacité à reconstituer des carrés en mousse ???

Bref, nous partons dîner. Alessandro et moi avons chacun un trousseau de clés. Lui un violet, moi un jaune. Le resto est vraiment pas bon, mais c’est le seul où il y ait de la place. Satané 15 août ! La Vierge est peut-être montée aux cieux, mais elle n’a guère libéré de places pour les restos. Je mange des moules vraiment à la limite du décent. Je saute la conversation que nous avons eue sur la fidélité au restaurant, je n’en suis pas fier…

Petite promenade nocturne ;  c’est vrai que c’est charmant le Somail.

Retour au gîte. Monsieur Van der Mousse (le surnom que nous lui avons donné) nous attend, bras croisés ; il est pourtant 23h00. Le premier événement hallucinant se produit ; Alessandro et moi, qui avions chacun un trousseau, avons tous les deux perdu celui-ci. Nous levons les yeux, et en voyons un sur le porte-clés du gîte. Nous disons à van der Mousse que nous avons perdu les trousseaux, et celui-ci nous désigne le trousseau tranquillement accroché au mur. Nous restons interdits. Comment est-ce possible ??? Devant nos regards incrédules, van der Mousse, de sa petite voix lente, nous dit « C’est normal. »

Comment a-t-il pu nous donner deux trousseaux, en insistant sur le fait qu’il y en avait deux, et comment avons-nous pu les perdre, et comment en retrouver un accroché au mur, un seul, sans que van der Mousse ne s’en étonne ???

On commence à sérieusement flipper. Arrivée dans la chambre. Van der Mousse ou sa femme a dû passer ; les volets, que nous avions laissés ouverts, sont désormais fermés. Quelques affaires ont été déplacées. Avant de nous coucher, nous poussons la chaise contre la porte. On n’est vraiment pas rassurés.

On s’endort. Le pire est à venir…

A deux heures et deux minutes du matin, Sebastiano et moi poussons simultanément un cri : nous venons de cauchemarder exactement au même moment, et avons vraisemblablement rêvé de la même chose !!!!!!  Personnellement, j’ai rêvé de van der Mousse pénétrant dans la chambre, le visage illuminé, prêt à croquer nos corps. Le rêve de Sebastiano semble très proche. Au même moment !!!! Alassandro n’en revient pas.

Nous évoquons le rêve le lendemain matin au réveil ; les clés, les cauchemars simultanés, les carrés mousse, tout cela est furieusement inquiétant.


Mercredi 16 août : où l’on s’embourbe

Nous nous habillons, et descendons pour le petit déjeuner ; petit-déj en terrasse, servi par Monsieur Mousse en personne ; un petit plateau où se trouvent yaourt et fromages nous est tendu, et aussitôt retiré une fois que nous avons prélevé un élément. « Faites votre choix » dit l’homme, et à peine avons nous agrippé un yaourt que le plat se retire à une vitesse inouïe, sans même que le cerveau n’ait le temps d’enregistrer qu’il n’est plus là. De surcroît, une statue de Neptune me regarde d’un air sévère. L’étrange continue.

Il nous faut payer, mais Monsieur Mousse n’accepte ni les chèques ni les cartes bleues ; pas de distributeur dans le village, évidemment ; Mousse propose à Sebastiano de l’emmener à la ville la plus proche, en voiture. Peu rassuré, Sebastiano décline la proposition ; il ira en vélo retirer du liquide.

Pendant ce temps-là, je me rends à la  librairie ; oui, il y a 400 habitants au Somail, pas de distributeur, deux restaurants, pas d’hôtel de ville, mais il y a une librairie… de 50 000 livres. Oui, 50 000 livres. Je trouve des choses intéressantes sur Maimonide, Malebranche, Levinas, Herbert Marcuse, autant de pavés qui alourdiront ma sacoche, et me feront terriblement souffrir dans la boue. Mais pourquoi une librairie de 50 000 livres dans un bled aussi paumé ??? Il n’y a pas un seul endroit où deux voitures peuvent se croiser dans ce bourg !!! Tout se fait mystère.

Pendant que je choisis mes livres, les vendeuses discutent :

« Avec André, c’est pas terrible ; ça fait deux nuits qu’il ne se passe plus rien ; il rentre tard, il est fatigué ; alors moi je fais quoi ? »

Et sa collègue de lui répondre : « Ecoute, attends encore une semaine, et si vraiment ça continue, va voir ailleurs ; ne le quitte pas, va voir ailleurs. » Mmmm, bon…

Je paye mes bouquins, je remonte avec Alessandro, on est fin prêts pour le départ. Le fils de vingt ans fait office de femme de ménage au gîte ; il change les draps et récure sur fond de techno. Nous ne sommes pas fâchés de quitter cet endroit particulièrement flippant. D’autant plus que nous n’avons guère progressé quant à la quête du boulard. Seul indice à notre disposition : Maître Zen.

Très vite, nous comprenons que nous allons souffrir : les chemins du canal, en raison du violent orage qui s’est abattu sur la région dans la nuit, sont parsemés de flaques d’eau immenses dont les 3 / 4 ne sont pas contournables ; nous roulons fort lentement, ça n’en finit pas et c’est épuisant. Des heures à 5 km / h. Les roues arrières patinent, le terrain s’enfonce, nous faisons du sur place. La pluie menace à nouveau. De surcroît, nulle écluse ne ponctue le voyage, elles sont désormais espacées de 15 km. Nous sommes épuisés dès la première heure. Et ces putains de bouquins que j’ai si bêtement achetés, pour ne rien arranger !!! Des heures durant, nous pestons, nous nous prenons la boue que les parre-boue du vélo ne retiennent plus. Le parre-boue d’Alessandro se casse, avant que celui de Sebastiano ne rende l’âme ; le mien tient miraculeusement le coup. Des pauses toutes les demi-heures ; le canal, si aimable les premiers jours, nous paraît particulièrement détestable : tous ses méandres nous exaspèrent. Nous finirons le trajet par la route, c’est décidé. Continuer dans cette boue, voilà qui est impensable.

Epuisés, presque désespérés, nous finissons tant bien que mal à gagner le Capestang. C’est un charmant petit village, ponctué par le bruit des moteurs trafiqués de mobylettes d’une jeunesse particulièrement désœuvrée ; quelques jeunes pétasses d’une douzaine d’années mâchonnent un chewing-gum, d’un geste d’une indicible vulgarité.

Nous parvenons à acheter des pizzas à emporter à un mec sympa, et je demande à un garçon de café s’il peut nous apporter les consommations sur un banc, n’osant demander si l’on peut s’attabler chez lui puisque les pizzas ont été achetées ailleurs. Très aimable, le garçon nous propose de manger à sa table malgré les pizzas ; nous acceptons. Soudain, arrive un quinqua, bedonnant, empestant la clope, qui nous aboie : « vous avez demandé la permission de manger à cette table ? » Je lui dis que oui, que le garçon nous a donné la permission ; « le garçon c’est pas le patron, le patron c’est moi, dit-il l’œil gonflé de fierté ; alors il faut demander au patron ;  je peux vous dire oui ; je peux vous dire non ; là je vous dis oui, mais c’est moi qui vous le dis ! » rugit-il à notre encontre. Je tiens à préciser que ces dialogues sont pleinement authentiques, et attestés par mes deux acolytes. Après s’être ainsi brillamment exprimé, le patron du « café de la paix » s’en retourne glander à sa table en compagnie de ses amis de fortune.

Nous finissons par penser que c’est une tradition, dans le Sud, que de se faire gueuler dessus par les tenanciers de bistrots. C’est détestable. Cette crise d’autorité, cette démonstration de pseudo-force est d’un méprisable ! Enfin bref, naturellement, les boissons que nous avons commandées n’arrivent pas ; nous sommes ostensiblement servis en dernier… Mentalité parfaitement repoussante..

Nous repartons ; la route nous attend ; elle est certes moins chaotique, mais contrairement au canal, elle n’est pas plate ; ça monte, ça descend, j’en profite pour faire tomber une boîte de foie gras qui ira rouler sous les roues d’une voiture et explosera magnifiquement, manquant de m’éclabousser fortement ; je me tape 5 heures de boue, je n’ai pas une seule tache sur moi, en revanche, sur la route, je risque de me faire éclabousser par du foie gras… Bon… Il nous faut retrouver le canal car peu avant l’arrivée à Béziers, il y a les fameuses neuf écluses. Conciliabule, on décide de prendre une route campagnarde, et on retrouve notre canal. Joie.

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Que regarde Sebastiano ?

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Réponse…

Finalement nous parvenons à atteindre les neuf écluses. Il y a une concentration populaire énorme : c’est vrai que l’édifice est impressionnant ; plusieurs niveaux d’eau successifs se déversent chacun l’un dans l’autre, sur 4 niveaux, à l’aide de neuf écluses d’époque ! Ca draine du monde !

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Une fois que ces neuf écluses eurent ravi notre âme – particulièrement trois filles repérées dans une péniche – nous pénétrâmes dans la ville de Béziers. Béziers…

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 Il règne à Béziers une odeur de pauvreté, un parfum de misère. Certes, nous sommes arrivés le lendemain de la clôture de la feria et la ville était désertée ; mais cela ne justifie pas tout. Des ruelles étroites et misérables, des hommes désœuvrés, balançant leur regard hostile à toute personne d’origine touristique, des façades salles, où pendouille un linge crasseux, des fenêtres ouvertes où se laissent deviner des myriades de mômes entassés dans des espaces réduits, tout de survêtements polychromes vêtus, avec pour seule distraction le lâcher annuel du taureau dans les rues étriquées d’une ville inhospitalière.

L’hôtel où nous avons réservé, situé à proximité de la gare subit l’aggravation sociale que suppose toute proximité d’une gare. Deux filles en sortent et rencontrent deux mecs ; nous écoutons – involontairement – la conversation. Elles ont une chambre pour deux. Elles font monter les deux mecs à scooter, lesquels s’échangent un clin d’œil complice ; un lit pour quatre, ils vont se marrer.

Nous trouvons un restaurant, au détour d’une ruelle ; prix assez élevés pour une ville aussi miséreuse ; de surcroît, le concept adopté semble être celui de la nouvelle cuisine ; prix maximum pour quantité minimale. C’est pas mauvais, mais c’est excessif.

Retour à l’hôtel.

Dieu soit loué, nous pressentons que des indices sur le boulard perdu vont nous êtres révélés. Nous allumons la télé, nous tombons sur une émission de Delarue, Ca se discute ; elle est consacrée aux bonnes femmes qui veulent changer de gueule et de corps. Une belle niçoise, qui trouve ses fesses trop plates, se fait poser des implants fessiers ; une bruxelloise, esthéticienne, de 29 ans a la phobie de vieillir ; elle se fait poser une sorte de rouge à lèvre permanent, se fait mettre du botox dans le front afin de paralyser les muscles, et ainsi d’éviter les rides ; une jeune fille de 20 ans, en effet particulièrement moche, s’entend dire chaque matin par sa mère qu’elle est moche. Une autre n’a pas pu perdre les kilos qu’elle avait pris depuis sa grossesse et se fait liposucer. La navrante bêtise des candidats au ridicule nous ravit :

Ainsi, l’esthéticienne, rentrant chez elle avec son front paralysé et ses lèvres scintillantes retrouve-t-elle toute sa famille convoquée pour l’occasion. Son mari lui dit : « quand je t’ai vue entrer, j’ai vu des événements dans le ciel. » (sic !)

La grosse qui a subi une liposuccion, et qui a failli y laisser sa peau (une peau grasse et huileuse), enlève les bandelettes post-opératoires devant son mari qui lui dit ; « c’est tout, ils n’ont enlevé que ça ? Non, je suis déçu, tu es encore grosse. » Bon gros con de mari qui, devant les caméras du service public (service public de qualité grâce à M. de Carolis), n’en finit plus de répéter que malgré l’opération sa femme demeure grosse et moche. Ambiance…

L’émission s’achève sur le témoignage des femmes 6 mois après. La prothèse fessière de la niçoise s’est affaissée (jeu de mots) de 40 cm. Toutefois, grâce à cette opération des fesses, son mari l’a immédiatement quittée. Désormais, elle vit seule, avec sa fesse pendante. En revanche, la liposucée a retrouvé une vie normale, et le mari est content.

Après les épreuves sportives de la journée, une telle dose de connerie détend. Nous sommes prêts à réfléchir sur le boulard ; ça tombe bien, deux nouveaux indices nous sont fournis : l’un concerne une île déserte, l’autre un casting rigoureux de secrétaires. Nous sentons que nous approchons du but. Certainement que Narbonne nous délivrera l’indice ultime… Une jeune femme tiraillée entre l’amour de deux hommes nous accompagne au moment de nous endormir.


Jeudi 17 août : Où Sebastiano “a un bon fit”

Petit-déj, croissant (« tout le monde a eu son croissant »…), et déjà il nous faut repartir. Nous croisons un homme enveloppé dans un montage de sacs poubelles, dont le visage lui-même est recouvert d’une sorte de masque à la Batman, en sac-poubelle. Une métonymie de la ville de Béziers en somme…Il nous lance un « ce n’est pas l’homme qui fait le sac, mais le sac qui fait l’homme. » Indice pour le boulard ? Nous récupérons les vélos, mis à l’abri dans un garage, et repartons vers Narbonne. Nous imaginons que cette journée sera une sinécure s’il ne pleut pas. Ce sera l’épreuve la plus effroyable du séjour. Nous reprenons le canal jusqu’à ce que nous trouvions une route qui menât aux plages. Une quinzaine de kilomètres. Ca semble faisable. Ce que nous n’avions pas prévu, c’est qu’entre le canal et les plages, il y avait… des montagnes. Commence alors un jeu de montagnes russes où de redoutables côtes succèdent à de stressantes descentes. Les côtes nous arrachent nos dernières forces ;  les descentes nous angoissent car, déséquilibrés que nous sommes par le poids des sacoches, la moindre inclinaison nous projetterait dans le fossé. Ce qui arriva à Alessandro. Parti en flèche devant nous, nous le vîmes s’effondrer dans le ravin, heureusement retenu par son vélo. Plus de peur que de mal.

La route semble infinie ; plus nous pédalons, plus le nombre de montagnes semble s’accumuler ; nous finissons par émettre l’hypothèse que la plage est un canular ; que derrière ces montagnes, seule la mort nous attend. Nous peinons, nous suons, le poids des sacoches s’ajoutant à l’effort. Mon Dieu que c’est dur !

Puis, miraculeusement, nous parvenons à la mer : on n’ose y croire. Une nuée de touristes, un soleil qui commence enfin à apparaître, le bonheur !!!! Comme nous l’avons méritée cette mer ! Nous nous ruons sur un sandwich, dont le degré de gras atteint une intensité dont j’ignorais la possibilité et hop, maillots de bain, plage et plouf ! Enfin, mes acolytes semblent un peu pusillanimes ; un phénomène inhabituel se produit devant nos yeux : des vagues d’au moins deux mètres balayent sans relâche la côte ; le drapeau est jaune. Curieux, la Méditerranée nous semblait plus calme. Qu’à cela ne tienne, n’y tenant plus, je m’élance dans les vagues ; l’eau est à 20°, ce n’est pas très chaud, mais ça fait un bien fou. Je me fais ballotter par la force des molécules aqueuses, jusqu’à ce qu’une vague plus forte que les autres me projette contre un jeune Noir obèse. Confus, je m’excuse, (il rit) et pars rejoindre mes camarades restés à quai. Je les incite à me rejoindre. Une jeune femme nouvellement installée à proximité constitue un meilleur argument à leurs yeux que la retombée en enfance que constitue le barbotage aquatique.

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Après moult insistances, je parviens à les convaincre. Ils m’accompagnent, un peu fébriles. Seul Sebastiano se baignera intégralement. Alessandro préfère rester les genoux seuls recouverts, impérial, en bord de mer, veillant sur nous tel le Colosse sur Rhodes. A force de jouer les malins, je me fais projeter par une rouleau contre le sol, sous l’eau, et en ressors un peu sonné ; j’abandonne ;  peu de temps après, Sebastiano subira le même sort. Nous retournons nous étendre au soleil, afin de sécher comme le linge de Béziers.

Epuisé par les épreuves de la journée, Alessandro trouve vite le sommeil, tandis que Sebastiano, de son œil alerte, scrute.

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Il nous faut reprendre des forces, nous sommes encore loin de Narbonne. Après ces quelques minutes de repos, nous repartons. Au fond, ce bain nous a totalement laminés ; rien n’est plus fatigant que de lutter contre les vagues. Alessandro eut bien raison de ne pas se laisser aller à ses enfantins instincts. Le retour est sévère ; nous longeons le bord de mer, affrontant un vent monstrueux ; nous n’avançons pas ; nous nous arrêtons. Une piste cyclable apparaît et semble mener à Narbonne ; nous quittons ainsi les quais de Narbonne-Plage et longeons une route via une petite piste fort bien aménagée ; le vent n’en souffle pas moins fort. La piste est plutôt plate, mais les rafales qui nous agressent imposent de fournir un effort intense. Ah ! Maudit bain de mer qui m’a pompé toutes mes dernières forces !

Soudain un doute nous envahit ; pour rejoindre Narbonne, il nous faudrait quitter cette route qui longe la mer ; or, nulle issue via l’intérieur des terres ne se profile. Nous demandons à des indigènes notre chemin. De toute évidence, la piste ne mène pas à « Narbonne-Narbonne », comme disent les autochtones ; pour aller « de Narbonne-Plage » à « Narbonne-Narbonne », il faut faire demi-tour et prendre une route à gauche. Arf ! Soit. Nous quittons la piste cyclable, reprenons de petites routes, qui montent et descendent, et nous roulons, nous roulons. Ca n’en finit pas ; Sebastiano me pousse gentiment dans l’une des côtes. Mû par le désir d’arriver, Alessandro a retrouvé une vivacité qui m’étonne. Il fait la course en tête à une allure plus que respectable. On aurait dû lui imposer un contrôle anti-dopage ; il est pharmacien après tout…

Nous finissons par arriver à bon port ; voici enfin Narbonne-Narbonne. La ville nous paraît très grande, pour nous, qui avons encore en tête le Somail, avec ses 400 habitants et ses 50 000 livres. Une succession ininterrompue de rond-points nous ouvre enfin les portes de la ville ; court Victor Hugo, puis à gauche sur le pont, et voici l’hôtel. La ville semble charmante. Alessandro rentre dans le hall, se présente au réceptionniste, lequel le sermonne : « vous êtes en retard, j’aurais pu annuler votre réservation, blablabla. » Certes, nous avons une heure de retard, mais est-il besoin d’en faire tout un plat ?

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Il voit nos vélos, nous propose de les ranger dans une cour intérieure, à condition que nous portions ceux-ci afin qu’ils ne soient pas en contact avec les tapis de l’hôtel. Ca c’est du réceptionniste made in chieur. Bon, on obéit. Nous sommes trop fatigués pour discuter. Le gars est du type pince sans rire. Il insiste pour nous donner deux trousseaux, mais échaudés par l’épisode du Somail, un seul nous suffit ; il insiste, nous refusons. Il prend un air désolé. Nous montons dans la chambre, laquelle est très bien. Nous sommes crasseux comme jamais, les cheveux pleins de sable et d’eau de mer ; ma crinière constitue des sortes de pics, qui, si j’étais amené à croiser un homme ainsi coiffé, m’effraieraient.

Douche, repos. Je redescends, propre et coiffé : le réceptionniste me dit : « qui êtes vous ? » ; je lui réponds que je suis arrivé une heure auparavant, avec deux autres personnes. Il s’exclame alors « ah, vous êtes le même ! » Je le regarde d’un air interrogateur : « le même quoi » lui demandé-je. « Le même vous », répond-il. Je souris, il est content, il a réussi sa blague, tout en conservant un impassible visage de croque-mort. Sebastiano est sorti peu avant pour téléphoner, je le rejoins ; Alessandro arrivera un peu plus tard ; le réceptionniste devient fou : lui qui insistait pour que nous ayons chacun notre trousseau nous voit défiler, l’un après l’autre, avec des intervalles de 10 minutes. L’homme panique.

Nous visitons ; Sebastiano a « un bon fit », il apprécie grandement la ville, comme nous du reste. Narbonne est magnifique, pleine de charme, et nous déambulons avec plaisir dans les belles petites rues où se détache un petit restaurant accueillant. Au coq hardi. On y mange fort bien pour pas cher, la patronne est sympa, et nous voyons cuir nos pauvres canards. Délicieux. Adresse à retenir. A la fin du dîner, la patronne vient nous voir, Sebastiano lui adresse ses félicitations, évoque une cuisine « parfaite », un cadre « parfait », puis, se tournant vers la jeune serveuse, assure de sa plus belle voix que le service est, lui aussi « parfait, bien entendu ». La serveuse nous indique un bar sympa, ouvert le soir ; le Botafogo. Nous y allons. Y a une soirée white. Sebastiano a vraiment un bon fit, il est aux anges. Je ne sais plus ce que Alessandro a commandé à boire, mais je me rappelle qu’il mit deux heures à le siroter. Un DJ un peu minable se trémousse sur le mixage non moins minable qu’il propose ; et pourtant, apparemment, c’est le grand Juan Pedroxx de Marseille. Sebastiano en profite pour aller parler à une indigène tandis qu’une grosse fille fusille Alessandro du regard, lequel feint d’ignorer cette encombrante compagnie insistante. La boîte-bar est sympa, on passe un bon moment. Musique pas trop forte, consos pas trop chères. Une fille qui en est presque aux préliminaires avec son copain en public, se fait soudain peloter par un autre mec, ce qu’elle semble apprécier ; derrière nous, une fille qui nous semblait casée avec un mec, passe de mec en mec, avant que, lassée du quatrième, elle ne s’éclipse. Arf !  Ca n’a pas l’air bien compliqué d’emballer ici.

Vers 2h30, nous regagnons l’hôtel ; il nous faut impérativement plancher sur le boulard sinon nous aurons fait ce voyage en vain. Maître Zen, île déserte, casting, ça y est ! Nous le trouvons, une femme, dans sa maison, s’ennuie. Une autre bricole. Et elle tombe de son escabeau. Nous l’avons trouvé !! C’était pas compliqué pourtant. Vers 3h30, nous avons enfin trouvé le boulard tant attendu ! Heureux, nous pouvons nous abandonner au sommeil.


Vendredi 18 août : Où l’on est “torchon, chiffon, carpette” !

Le réveil de Sebastiano sonne à 8h30. Dès 9h45, nous songeons à nous lever. Nous sommes complètement déchirés et c’est dans un silence mortuaire que nous prenons le petit-déjeuner. Le réceptionniste tente quelques blagues, notamment autour d’une formulation de Sebastiano relative à je ne sais plus quelle requête alimentaire, mais la fatigue dans laquelle je me trouvais m’a fait oublier la formulation exacte.

Nous vidons le contenu des sacoches dans nos sacs à dos, et partons à l’assaut de la ville. Mais la fatigue nous pèse sans que cela n’entame notre plaisir de découverte ; Narbonne est vraiment sublime.  

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Nous visitons ce que nos maigres forces et le poids des sacs nous permettent de faire : mon appareil photo en profite pour tomber en panne. Mais vraiment on se régale ; que c’est beau ! On se fait le palais des Evêques, avec son donjon et sa salle des Consuls, la Cathédrale saint Just, où nous apercevons une sublime jeune fille dans le cloître, mais, finalement, trop épuisés pour poursuivre, nous nous échouons à la terrasse d’un café où nous en profiterons pour commander le désormais sacro-saint coca cola. La vue est sublime.

Dans un état de semi-veille, nous sirotons la salvatrice boisson, tandis que Sebastiano aperçoit un ancien collègue à lui venu s’installer à Narbonne. Ils discutent une bonne demi-heure, tandis qu’Alessandro et moi en profitons pour faire les comptes ; le pauvre Sebastiano, une fois revenu de sa discussion avec l’ancien collègue, commande un Orangina ; la serveuse lui dit qu’elle n’en a pas, mais qu’elle a un jus d’orange maison, bien meilleur ; évidemment, la mixture « maison » sera aux portes de l’imbuvable.

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Nous passons deux heures à la terrasse, dans un état de fatigue physique indescriptible ; puis, il nous faut partir, et regagner la gare. Sebastiano va retirer la voiture de location, et nous amène à la gare, toute proche ; effrayé à l’idée de passer 8 heures entre les mains de la SNCF pour rentrer à Paris, je vais au guichet (à peine une demi heure de queue), et nous apprenons qu’une rupture de caténaire dans je ne sais plus quelle gare a retardé la plupart des trains ; un homme surgit devant moi et demande à la guichetière de combien sera le retard ; deux heures ? Oh non, répond-elle, beaucoup plus. Mais combien s’énerve l’usager ? Elle lui répond, en décomposant chaque syllabe : « in-dé-ter-mi-né » en insistant sur le « n » de « in ». Ah cet accent…

Après 20 minutes, je prends un nouveau billet qui me fera gagner presque 3 heures. Joie. Mais c’est déjà l’heure de nous quitter ; Sebastiano doit revenir à la Roche-sur-Yon, en voiture et il serait raisonnable qu’il s’en aille ; premiers adieux, sniff, c’est fini, il s’en va.

Puis, sur le quai, Alessandro et moi nous disons au-revoir, c’est vraiment fini, une belle semaine derrière nous ! Dans le train, ultime présence du Sud, alors que nous nous arrêterons dans les gares de Béziers, Montpelier, etc., au lieu de nous annoncer “Béziers, 3 minutes d’arrêt”, on entendra : “Béziers, quelques minutes d’arrêt…” Et oui…

 Allez, un petit au-revoir les amis, en attendant la prochaine !

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