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Extase sur une virgule de Stendhal

Je viens de relire Le rouge et le noir. Chef d’œuvre absolu. Un plaisir énorme. J’étais tellement enthousiaste qu’à la fin, j’ai lu la préface ( ! ) de Claude Roy. « Un grand bonheur attend qui tient ce livre en main : lire ou relire Stendhal, lire ou relire Le Rouge, pour qui est prêt, mûr suffisamment et innocent pourtant (juste assez de savoir pour s’accroître de celui de l’auteur, et de fraîcheur juste assez pour être à l’unisson de la sienne) c’est presque sûrement la promesse de ce temps de lecture qui n’est pas passe-temps, mais un temps que le génie ajoute au génie de notre temps. » Il a raison le bougre. Dieu que j’aime Stendhal. J’y ai retrouvé un passage qui m’avait valu un fou rire mémorable – parce que ridicule, en plein dans le métro – et qui me fit à nouveau m’esclaffer, mais plus discrètement cette fois, tranquillement reclus au fin fond de mon petit chez-moi.
 
Je ne résiste pas au plaisir de citer ce passage :

« A ce moment, comme pour justifier mademoiselle de La Mole, le vieux baron de Tolly se trouva mal et tomba ; on fut obligé de l’emporter. On parla d’apoplexie, ce fut un événement désagréable. » (page 293 dans l’édition folio)
Seul un génie peut écrire une telle phrase. Toutes les ressources de la langue sont mobilisées afin de rendre en un minimum de mots un maximum de ridicule. Mademoiselle de la Molle se plaint qu’il fait chaud et demande que l’on ouvre la fenêtre ; plainte féminine habituelle dont on devine le sens stendhalien. A peine a-t-elle gémi que le vieux baron s’écroule lamentablement. Ce qui est ici admirable, c’est la dépersonnalisation du vieux baron, sa plus totale insignifiance. Il est d’abord destitué de son mouvement propre ; s’il tombe ce n’est pas en vertu d’un malaise personnel, mais « comme pour justifier mademoiselle de la Mole ». La jeune marquise a ses petites douleurs, mais c’est le vieux qui tombe. Il tombe presque pour elle. Désormais, l’énonciation change. Ce n’est plus le baron qui est sujet mais ce vague « on » impersonnel, sorte de rumeur qui s’attarde quelques secondes sur l’effondrement du vieillard. Celui-ci n’est pas emmené, il est « emporté », comme on enlève un objet encombrant. Retour du « on », la rumeur anonyme parle d’apoplexie, ce qui n’est pas si anodin ; mais la gravité de la chose est noyée dans l’anonymat indifférent du « on ». Le pauvre baron est ainsi destitué de la motivation propre de sa chute, (il tombe pour elle), n’est plus perçu qu’à travers un point de vue impersonnel (un « on » anonyme) et se trouve réifié à travers un cruelissime « emporté », usuellement réservé aux choses.
Le summum de la cruauté stendhalienne arrive enfin ; « ce fut un événement désagréable. » La chute du baron devient totale représentation sociale ; de malaise personnel, elle se fait événement mondain. Le baron est ainsi pleinement destitué de sa personnalité et de son individualité pour ne plus être qu’une simple présence noyée dans une masse, présence que l’on a vite fait d’évacuer comme l’on aurait changé une ampoule.


Mieux, la virgule est délicieuse. Je ne vais pas faire mon Sollers qui s’extasie sans fin sur la « virgule de Flaubert », mais force est de reconnaître que l’utilisation dans ce cas précis d’une virgule est plus qu’odieuse. « On parla d’apoplexie, ce fut un événement désagréable. » Entre les deux propositions, l’énonciation a changé ;  le on est devenu un ce. Certes, les deux énonciations se maintiennent dans l’idée d’une rumeur, d’une opinion collective, mais si le « on » maintient une certaine idée d’activité langagière – on imagine volontiers la salle s’interroger sur les raisons de la chute, et chacun dire avec force fatuité que c’est une apoplexie – l’apoplexie est encore présente, ce qui rattache encore un peu la chose à la personnalité du baron ; en revanche, le « ce fut » quitte radicalement le domaine de l’interrogation pour celui du sentiment collectif ; chacun trouva que la chute de ce vieil homme était pénible à supporter. En somme, Stendhal relie deux propositions qui n’ont pourtant pas tout à fait le même statut : la première désigne la rumeur de l’interrogation encore centrée sur le vieil homme, la seconde évoque une condamnation de l’acte de choir par la foule ; la première est encore un peu centrée sur le malaise du baron, la seconde est pleinement sentiment social.
 
Stendhal n’a pas choisi de mettre deux points ou un point-virgule ou un point, non, il choisit la virgule, ce qui est effroyablement cruel pour le vieil homme.
Imaginons que s’il avait choisi les deux points, c’est l’ensemble de la scène qui eût été frappée de cet aspect désagréable.
Idem pour un point seul ou le point-virgule.
Mais la virgule, parce qu’elle ne brise pas la continuité entre l’apoplexie et l’aspect désagréable, signale précisément l’immédiate réduction de l’apoplexie – le malaise personnifié du vieux baron – à sa dimension sociale – l’événement désagréable. Totalement dépersonnifié par les « on » et le verbe « emporter », le vieillard se trouve définitivement désindividualisé par cette continuité entre son malaise et sa dimension sociale. La focalisation est la même, nul point (ni point virgule) ne vient la rompre, ce qui est malaise individuel est immédiatement « événement » social. Le baron est définitivement englouti et annihilé, on n’en parlera plus. Il a été « emporté » par le flot social, comme la mer emporte à jamais les quelques constructions sableuses d’une plage.
 
Génie absolu de Stendhal !


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