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Sylvie Yvert : ceci n’est pas de la littérature. Verdict ? Génial !

On dira ce qu’on voudra, mais y a encore des bouquins géniaux qui sortent aujourd’hui ; bon d’accord, ils sont faits d’extraits du passé, mais Sylvie Yvert vient quand même de nous gâter ; elle a recensé les critiques les plus acerbes contre les écrivains français, faites par d’autres écrivains ou, plus rarement, par des critiques à la plume acérée : Sainte-Beuve, Renaud Matignon, etc. Le résultat est époustouflant, on sourit, on rit, on pouffe, on s’exclafe.

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Tiens, au hasard (si si !), Marguerite Duras :

« Mes éditeurs (…) me supplient de prendre exemple sur Marguerite Duras dont les books sont mignards, d’à peine cent quarante pages ! Elle a trouvé une astuce formidable cette écrivaine : elle les fait chiants pour donner l’impression qu’ils sont longs. » (San-Antonio)

« Chez Duras, les décors naturels eux-mêmes sont faux. » (Henri Jeanson)

« Littérairement, ce n’est rien. Mais, à l’enseigne de la psychologie de magazine, Mme Marguerite Duras, entre Ménie Grégoire et Rika Zaraï, s’installe noblement dans son rôle de maître à penser. » (Renaud Matignon)

Et probablement la meilleure : « Le prix Goncourt, que les frères du même nom ont créé pour récompenser « l’œuvre débutante d’un nouveau talent », échoit, le 13 novembre 84, à l’amant, vingt-septième roman d’une septuagénaire, ex-secrétaire aux colonies jusque sous Pétain, pour une histoire de cul tropical d’assez belle facture selon mon beau-frère qui s’y connaît : il ne s’est jamais endormi sur un Proust. » (Inoubliable Desproges)

Pour tous ceux qui, comme moi, bâillent après un seul vers de Claudel, se mettent à avoir des envies subites de croasser devant un curé après avoir supporté moins de 5% de l’une de ses pièces, et entrevoient une débauche de charcuteries après l’hommage au porc de l’horrible Connaissance de l’Est, voici quelques sublimités commentant l’œuvre du poète pour aumôneries de collège : « Son œuvre ne devrait séduire que les illetrés. M. Paul Claudel n’existe pas. M Paul Claudel n’a jamais existé. L’œuvre de M. Paul Claudel, c’est un canular de l’Ecole normale, une mystification… » (Léon Werth)

« C’est Lamartine où l’on aurait versé un camion de bouillon Kub. » (Audiberti)

« Viendra le jour où on se demandera avec stupeur s’il a pu se trouver un public pour pareilles banalités d’enrubannements de mots creux, d’un forcé, d’une prétentieuse pauvreté telle qu’enfin on déserte avec un sourire d’apitoiement. » (Calaferte)

Toute ressemblance avec Heidegger serait…

Et la merveille des merveilles : « A la Santé où j’ai vécu sans snobisme quelques mois de ma vie, je me suis condamné à lire ou à relire toute l’œuvre de Claudel. Cette aggravation de peine m’a laissé de la prison un souvenir atroce. » (Henri Jeanson, cité par René Château).

Tenez, Colette par exemple, voici ce qu’en disait Suarès dans une lettre à Jacques Doucet : « Le Chéri de Connette [sic] est assurément le moins bon de ses livres (…). Fût-ce de Lesbos, elle a été femme : elle n’est plus à présent que la grue du Parnasse : elle se tient éternellement sur sa patte sexuelle, et donne fort méchamment du bec à tout ce qui n’est pas la grande tribu de la Connetterie. (…) Le Chéri se passe dans un cabinet de toilette : la mer enchantée de cette Vénus est un bidet monté sur argent. Il n’y a pas une idée dans ce sale ouvrage, pas un sentiment pur, par ombre d’âme. Il ne s’agit que de savoir su un jeune poisson couchera ou ne couchera pas avec un vieux demi-castor. »

Et François Mauriac, commentant avec morgue, l’œuvre de Colette qui, selon lui, « sent le dessous de bras. »

Ecoutez encore Nimier parlant de la poésie d’Eluard : « Souffre plutôt d’une inspiration toujours mince, mais excessive, comme ces fils de la Vierge, qui vous entraînent de feuille en feuille, de merveille en merveille ; le voyage fini, on ne connaît pas mieux le jardin pour cela, mais on de la rosée plein les cheveux. »

Et l’ignoble « Monsieur Sand » comme se plaisait à l’appeler Nietzsche, se retrouve parmi les plus moqués des écrivains français : ainsi Flaubert la prenant comme étendard du ridicule, tant dans Bouvard et Pécuchet où on lit que « le difficile avec George Sand, c’est qu’on ne sait jamais prendre cet auteur au sérieux. Comme femme, elle inspire le dégoût ; comme homme, il donne envie de rire. » que dans sa correspondance où elle apparaît comme le summum de la médiocrité : « Tous les jours, je lis George Sand et je m’indigne régulièrement pendant un bon quart d’heure. » Baudelaire la crucifie dans un portrait extraordinaire : « Elle n’a jamais été artiste. Elle a le fameux style coulant, cher aux bourgeois. Elle est bête, elle est lourde, elle est bavarde. Elle a (…) la même délicatesse de sentiments que les concierges et les filles entretenues. » Et tandis que Daudet la qualifiait « d’erreur de la nature qui lui avait donné la violence du mal dans un organisme féminin ; et elle transposa cette erreur en aspirations vagues, en abondante copie. », Nietzsche achevait cet écrivaine en des mots restés célèbres : « Cela est faux, factice, boursouflé, exagéré. Je ne puis supporter ce style de tapisserie, tout aussi peu que l’ambition populacière qui aspire aux sentiments généreux. Ce qui reste cependant de pire, c’est la coquetterie féminine avec des rivalités, des manières de gamin mal élevé. (…) Artiste insupportable ! Elle se remontait comme une pendule – et elle écrivait. »

On rira aux éclats de Green évoquant Yourcenar : « Une Sagan de l’Antiquité ; un piédestal sans la statue. Ce que vous prenez pour du marbre n’est que du saindoux. »

Et surtout, on remarquera la constance des critiques à l’encontre de Zola : sa fascination pour la merde. « On brasse voluptueusement pendant trois cent vingt  pages, ce que Cambronne plus concis jetait, en un seul mot, à la tête de l’ennemi. » (Barbey d’Aurevilly)

« Zola à l’Académie ? Allons donc ! Impossible de le nommer : il faudrait percer le fauteuil. » (Aurélien Scholl)

« Tant qu’il n’aura pas dépeint complètement un pot de chambre plein, il n’aura rien fait. » (Victor Hugo)

Et si Bloy se déchaînait contre cette « vieille truelle à merde », « ce Napoléon de la fange », Cornut vomissait ce « monomane coprophage » dont Bloy, toujours lui, associa l’œuvre à la « masturbation d’un cadavre. »

Et on achèvera cette cruelle galerie de portraits par l’hilarante remarque de Dali : « Proust, c’est la psychologie du poil de cul coupé en quatre. »

L’essentiel des grands écrivains français depuis Ronsard figurent dans ce recueil, si bien que chacun trouvera nécessairement matière à satisfaire ses inimitiés littéraires, dont je donne tout de même les références : Sylvie Yvert, Ceci n’est pas de la littérature, Rocher, 2008 A lire de toute urgence !!!


Eloge de In-fusion, merci à Célia !

Je ne devrais pas le faire, je ne devrais même pas y songer, mais le démon de l’hybris m’emportant, je cède à la tentation : une nouvelle revue vient de naître, revue dont j’avais ici même annoncé l’imminente parution. Cette revue semble susciter l’intérêt du plus grand nombre, si j’en crois l’impressionnante série de compte-rendu élogieux qui en ont été faits, quelques semaines seulement après sa sortie ; ainsi les sites lire, écouter, voir, NGC 581  et Jean-Noël LEBLANC en ont-ils aimablement loué les qualités, tandis que plusieurs émissions radios accueillaient (et accueillent encore) Nicolas Cotten, directeur de publication sur leurs ondes : par exemple ici.

Cette revue, dont le thème inaugural est celui de la nature, propose des expériences diverses, essentiellement d’ordre littéraire sous une forme prosodique et / ou poétique, à laquelle s’ajoutent quelques photographies dont le format de la revue ne restitue hélas pas toute la qualité. Outre ces expériences littéraires, Laurent Fels exhume un auteur méconnu, Charles-Hubert Millevoye, poète mort à 33 ans en 1815. La présentation qui en est faite est intelligemment menée, la part belle étant réservée à de larges extraits que vient compléter un petit commentaire tout aussi bref qu’efficace.

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Pourquoi vous parlé-je de cette revue, me demanderez-vous ? Parce que mon amie Célia m’a fait l’honneur d’y participer, et c’est avec un grand plaisir que j’ai pu rédiger un texte consacré à Nietzsche, où je propose une modeste analyse du § 188 de Par-delà bien et mal, occasion de mener une investigation détaillée portant sur le rapport de Nietzsche aux Stoïciens et de mettre à l’épreuve la célèbre analyse qu’Eric Blondel avait faite de l’usage des guillemets par Nietzsche : nulle part plus que dans ce § 188, énigmatique s’il en est, Nietzsche n’a joué de l’ambivalence des guillemets, c’est-à-dire de la possibilité de reprendre un mot pour mieux s’en distancier ; c’est de la sorte que se crée une chaîne de démarcations remarquables à l’égard du sens habituel, métaphysique, du « naturel », tandis que s’élabore parallèlement une resémantisation de la nature, dans un sens que Nietzsche voudrait plus personnel. Pour plus de précisions, je renvoie donc à ce petit article, modestement intitulé La nature de l’anti-nature  ou le « naturel » comme anti-nature.

Merci donc à Célia de m’avoir invité à participer à cette revue, à laquelle je souhaite longue vie et dont je donne les références à toutes fins utiles : In-fusion, « La nature sous toutes ses formes », Numéro 1, janvier 2008

PS : Célia, qui a rédigé ma notice biographique, s’est amusée à écrire ceci : « Il aime écrire pour le plaisir mais aussi pour impressionner la galerie. » J’avoue que j’en ris encore – nerveusement.


Naissance de In-fusion

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Clair de Romy : sur clair de femme de Gary

Clair de femme est un des ouvrages de Gary recherchant certainement davantage l’émotion que l’originalité. Tout s’y passe comme si ni le malheur ni le bonheur n’avaient prise sur les deux êtres qui évoluent tout au long du roman ; ce sont des êtres qui sont, qui aiment sans aimer, qui détestent sans détester (j’ai honte de cette formule journalistique).
« Je suis pilote de ligne, j’ai quarante-cinq ans, je suis debout sur le palier du quatrième étage d’un immeuble boulevard Malesherbes, à côté d’une femme qui existe vraiment, elle aussi. Tout cela est sûr, certain, vécu, et l’impression d’irréalité que j’éprouve est parfaitement normale, elle est due justement à un excès de réalité. Je n’ai aucune raison d’être ici plutôt qu’ailleurs, ce sont ce qu’on appelle les « circonstances », les hasards d’une dérive et d’une main tendue
[1]. » Contingence des êtres et indétermination du degré de réalité : à la fois par excès et par défaut, le réel est le cadre dont se contentent Lydia et le pilote de ligne. 

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Le réel de Lydia n’est autre que la réunion de ce que l’on croyait inconciliable ; de là cette impression d’impossibilité d’accrocher la vie ; en saisir un bout, c’est immédiatement en devoir abandonner l’autre. Tout s’y fait antinomie : « Le rire, c’est parfois une façon qu’a l’horreur de crever[2]. » Et ce réel, qui se veut somme toute totalité, échappe à l’homme ; celui-ci n’est pas calibré pour accueillir la contradiction ; dès lors, seule la folie, seule l’erreur volontaire constituent la voie honorable pour recevoir la grâce de l’amour. « Aimer est une aventure sans carte et sans compas où seule la prudence égare[3]. » La folie donc comme condition de l’amour, mais il faut également en admettre les conséquences. L’amour n’est pas le bonheur, la folie n’ouvre pas les portes de la vie réussie. Mais il n’est pas pour autant le malheur. Tout se passe comme si l’amour pur emmenait par-delà les affects du bonheur et du malheur ; il s’agit de « profaner le malheur[4] » sans quêter son opposé ; et somme toute, Gary retrouve là une thèse classique : l’amour pur s’accomplit dans l’impossibilité – terme qui qualifie à la fois le pilote : « C’était une impossibilité absolue, organique : tout ce qui faisait de moi un homme était chez une femme[5]. » et Lydia : « Vous êtes arrivé mais je fus prise de… d’impossibilité. J’ai reçu ce qu’on appelle une bonne éducation : celle qui nous entoure de barrières. Il faut un vrai coup de tête pour les faire tomber[6]. »

Ils s’aiment parce qu’ils savent que c’est impossible ; s’il y avait eu le plus maigre espoir qu’ils forment un couple banalement heureux, l’amour aurait disparu, il aurait été corrompu par les possibles. Et cela, c’est moins banal qu’il n’y paraît.

Costa-Gavras a tiré de ce très beau roman un film très fidèle à celui-ci, porté par la grâce de Romy et la souffrance de Montand. Costa-Gavras est certainement le seul réalisateur à savoir conférer une dignité à Montand (cf. Z) ; loin de son personnage de hâbleur parvenu et paradant qui n’est malheureusement pas absent des films de Sautet, Montand trouve ici une retenue, une sobriété, une souffrance intériorisée qui lui octroie – enfin – une respectabilité. Le seul reproche que l’on pourrait énoncer porterait davantage à l’égard de la réalisation de Costa-Gavras qui, à force de coller au texte du roman, transforme certaines répliques en tirades un peu figées – particulièrement chez Montand.
Toutefois, le film est parfaitement maîtrisé, et laisse libre court à la pudeur des deux amants, réunissant superbement la souffrance et l’abondance, le malheur sous les salons dorés des quartiers bourgeois, le désir et l’amour dans le paroxysme de leur impossibilité.

Et si Gary avait exprimé là, dans l’amour, toute la profondeur d’Orphée ?

[1] Romain Gary, Clair de femme, Gallimard, 1977 p. 75
[2] Ibid. p. 101
[3] Ibid. p. 137
[4] Ibid. p. 138
[5] Ibid. p. 36
[6] Ibid. p. 85


Elise Pellerin : Jacob 2 bis, une excroissance musilienne

Il me semble que le motif des frères jumeaux est un thème particulièrement intéressant quant à la question de l’identité, en ce qu’il permet de mettre en scène la tension et les aspirations internes de l’être. Le jumeau est la parfaite expression symbolique du phantasme de l’ « alter ego » : l’autre moi-même, le différent identique. En tant qu’alter ego, le jumeau met le soi, qui se veut un, face à sa différence : il le fait entrer eux crise. Deux thématiques littéraires et spirituelles, dont l’opposition m’apparaît comme étant particulièrement féconde, se proposent alors à nous à travers le destin d’un autre couple de « jumeaux » que je choisis d’évoquer conjointement à Jacob et Esaü: le couple Agathe/Ulrich de L’homme sans qualités. Pourquoi cet improbable rapprochement ? 

Eh bien, au-delà de la fascination qu’exerce sur mon imagination le texte de Musil, cette comparaison nous permettra de mettre en valeur ce qui constitue le motif profond des deux textes : celui de la quête et du rejet de l’autre. Jacob apparaît comme un être écartelé entre la quête du même et la rencontre de l’autre, et cela, à l’intérieur de sa propre personne. Le chemin de son identité sera celui de l’assomption de son être véritable. En exil, Jacob va se retrouver face à lui-même ; il ne peut plus se projeter dans la fabuleuse altérité représentée par son frère. La crise, le conflit originel de son être, ne sera résolu que lors de la réconciliation avec Esaü, qui lui permet enfin d’accéder à une réelle unité intime. 

 Je présuppose dans ce cadre que le thème des jumeaux peut se comprendre dans l’histoire de Jacob comme une métaphore de l’identité psychique d’un seul être – car Esaü n’a finalement de sens que par rapport à son frère, véritable héros de l’histoire ! Mais je n’entends absolument pas réduire la lecture à cette perspective un peu psychanalysante. Ce qui est en jeu dans le conflit entre les jumeaux, ce n’est rien de moins que le rapport avec soi, et donc le rapport avec les autres en général. Comment accéder à une relative sérénité dans ma vie relationnelle, si je suis moi-même en bute aux passions dans la profonde intimité de mon être ? Construire un monde relationnel positif – entrer dans une meilleure compréhension de l’autre, dans une relation de philia de plus en plus proche de celle à laquelle nous aspirons dans la communion des saints, ne peut passer que par une pacification de mon être propre. 

   Dans la difficile résolution de la crise identitaire, le texte de Musil nous apporte un éclairage intéressant, car il nous présente l’alternative inverse de celle de Jacob : celle de la tentation fusionnelle entre moi et l’autre. L’apparition incongrue d’Agathe au début du deuxième tome du roman est l’événement fondamental pour Ulrich de l’incarnation tant attendue d’un autre « moi ». Le jumeau, ou plutôt la jumelle, ne l’est qu’en tant qu’elle répond aux aspirations profondes d’Ulrich – Agathe n’est effectivement pas véritablement la jumelle mais seulement la sœur d’Ulrich. En témoigne cet extraordinaire récit de la rencontre entre le frère et la sœur : 

 « Ulrich voulut se changer, et l’idée lui vint de passer une sorte de pyjama d’intérieur qui lui tomba dans les mains comme il défaisait ses valises. « Elle aurait pu au moins m’accueillir dans l’appartement ! » pensa-t-il. Il y avait dans le choix négligent de ce vêtement comme un vague désir de faire la leçon à sa sœur, bien que le sentiment qu’elle aurait, pour défendre son attitude, quelque raison qui lui agréerait, ne l’eût pas quitté et prêtât à ce changement de tenue un peu de la courtoisie qui accompagne toujours l’expression sans contrainte de la confiance. 

C’était un grand pyjama de laine moelleuse, une sorte de costume de Pierrot, carrelé de gris et de noir, noué aux poignets et à la cheville comme à la ceinture ; il l’aimait pour son confort, confort qu’une nuit d’insomnie et un long voyage lui firent ressentir avec plaisir comme il descendait l’escalier. Mais lorsqu’il pénétra dans la chambre où l’attendait sa sœur, il s’émerveilla de s’être ainsi vêtu. Par une mystérieuse disposition du hasard, il se trouva en effet devant un grand Pierrot blond, enveloppé de rayures et de carreaux d’un gris et d’un rouille subtils, qui au premier coup d’œil, paraissait tout semblable à lui

« Je ne savais pas que nous fussions jumeaux ! » dit Agathe, et son visage s’éclaira de gaieté. »[1] 

  Je prends la peine de vous livrer entièrement ce passage merveilleux, quoiqu’il puisse vous sembler au premier abord bien éloigné de notre sujet biblique. Pourtant, ce sont bien les mêmes mécanismes de conflit interne et de mystification de soi qui apparaissent. Le personnage d’Agathe apparaît dans la vie d’Ulrich comme une miraculeuse solution au problème de son incapacité à s’adapter au réel. L’homme sans qualités est par excellence celui qui refuse d’être qualifier : il choisit délibérément de ne pas être identifié, caractérisé. Il est en crise profonde. Agathe, en tant qu’être semblable à lui, va le conforter dans cette position. La reconnaissance immédiate de soi dans l’autre entre Agathe et Ulrich va les mener à la négation totale du monde réel et de ses lois – puisque le couple fraternel se précipitera dans le repli sur la fusion incestueuse. Il est manifeste que le problème de la rencontre de l’altérité est résolu par les héros musiliens dans la fusion destructrice avec le même. Agathe est la seule femme qui puisse combler Ulrich : elle constitue un autre lui-même. La passion amoureuse éprouvée par Ulrich et Agathe l’un envers l’autre renvoie au désir intime de se consommer enfin dans un autre soi, et d’accéder à une unité de l’âme qui transcenderait les corps. Ce phantasme est particulièrement mis en valeur dans le fameux passage du chapitre 45, qui marque le début de la perte de contact entre le couple Agathe/Ulrich et la réalité du monde – indissolublement liée à la loi. Le fascinant épisode de la perte brutale de la notion de la pesanteur manifeste de façon éclatante la rupture avec la logique législative du monde physique et l’entrée dans une dimension transcendante, gouffre béant de leur intime fusion : 

 « […] quand Agathe surmonta son effroi et se sentit, non pas voler, mais reposer dans l’air, déliée de toute pesanteur et soumise en lieu et place à la tendre pression d’un mouvement de plus en plus lent, un de ces hasards qui ne sont au pouvoir de personne fit qu’elle se trouva dans cet état merveilleusement apaisée, ravie même à toutes les agitations de la terre ; […] Malgré la force que tout cela exigeait et la contrainte qu’Ulrich avait exercée sur sa sœur, tout ce qu’ils faisaient lui paraissait remarquablement libre de toute force, de toute contrainte ; […] Ils s’entourèrent les épaules de leurs bras, comme s’ils posaient une question. Il semblait que par l’harmonieux partage de leur stature fraternelle leurs corps montassent d’une racine unique. […] Lorsque leur regards se croisèrent, il n’y eut plus entre eux qu’une certitude : c’est que tout était décidé et que tous les interdits maintenant leur étaient indifférents. »[2] 

 Extase que cette phrase sublime… Extrême spiritualisation de la pulsion sexuelle rend palpable l’aboutissement de la quête de l’unité du moi dans une fusion totalisante avec l’autre, fusion destructrice qui laisse de profondes blessures… au réveil. Car, irréductiblement, l’autre demeure autre… et je demeure moi-même, seul avec moi-même, en guerre avec moi-même. Et c’est bien là que ressurgit la radicale différence du texte biblique. Le couple des héros de Musil s’enfonce dans l’inceste, recherchant dans la fusion la béatitude promise par la vie mystique, ne pouvant trouver ailleurs que dans le jumeau la plénitude de l’amour : « Elle pensa « Comme ce serait beau s’il disait seulement : je veux t’aimer comme moi-même, et il m’est plus facile de t’aimer ainsi que toutes les autres femmes, parce que tu es ma sœur ! » »[3]. Mais le conflit externe qui oppose Agathe et Ulrich à la réalité ne sera pas résolu par leur fusion ; il ne sera pas possible d’accéder à cette plénitude de l’amour autrement que par de brefs instants d’apesanteur – et la passion dégénèrera. 

En revanche, Jacob n’est pas condamné à rester en guerre contre lui-même : il trouvera la paix au terme d’un processus de « vérification de soi » sous le regard de Dieu, processus qui est autant un dévoilement de la vérité de soi et une expérience de sa valeur personnelle et de sa force de combativité – en particulier de sa force virile, qui le conduira à assumer enfin sa paternité. 

  



 

[1] Cf. Chapitre 1 : La sœur oubliée,  ibid. II, p. 15 : c’est moi qui souligne. 

[2] Cf. Chapitre 45 : Début d’une série d’évènements merveilleux, ibid. II, p. 490 : c’est moi qui souligne.

[3] Cf. Chapitre 41 : Le frère et la sœur, le lendemain matin, ibid. II, p. 461 : souligné par l’auteur.


Thibaut : La lutte avec l’ange de Delacroix : introduction : le spasme de Cocteau

A Jean-Paul Kauffmann, inspirateur majeur de cet article. 

Introduction : Le « spasme » de Cocteau

 J’avais, en introduction de la première partie de l’article, cité le passage de la Genèse correspondant à la lutte de Jacob avec l’ange ; j’aimerais ici citer un poème de Jean Cocteau, Tentative d’évasion, qui, je crois, est très proche du dessein de Delacroix et de l’interprétation de celui-ci quant au sujet qui nous préoccupe. 

  

«   donc 

cet ange ailleurs distrait 

  

                cela peut 

                chez nous 

                apparaître 

  

L’ineffable géant ra len ti 

  

                                Se condense 

  

                   Tout à coup là 

  

D’abord l’épaule 

  

Alors bondir 

Jacob roule dessus 

  

Sternum genou os herbe 

Lutte 

Cogne étroit 

Il sentait l’aile 

A l’omoplate 

Le bossu tiède 

Souffle inégal 

D’un naseau oppressé 

Vapeur 

Contre le cou 

  

Il essaye de mordre 

  

Empoigne ferme 

  

Rage muscles boucles 

  

Sa sueur embaume 

  

Un faisceau de chair au ring d’ombre (…). »[1] 

 Je ne crois pas que la description que Cocteau propose de la scène résulte d’une contemplation de la fresque de Delacroix, malgré les similitudes nombreuses entre le poème et l’œuvre picturale – l’herbe, les muscles de Jacob, la rage, etc. Toutefois, ce qui m’intéresse au premier chef dans ce poème et qui me semble présent dans l’œuvre de Delacroix, c’est la visée intellectuelle que proposent ces deux génies à partir du schème de Jacob. Autrement dit, la lecture de ce poème devrait nous délivrer un mouvement induit par le combat, mouvement qui me semble être celui de l’envol. Très sommairement, il me semble possible d’interpréter le combat de Jacob comme une tentative de celui-ci de quitter la terre, de s’arracher à la pesanteur ; Cocteau mobilise ainsi tout le champ lexical du flottement éthéré, où l’ineffable géant « se condense », tandis que de la « vapeur » sort du « naseau oppressé » après que l’allitération en l des deux vers « il sentait l’aile / à l’omoplate » nous eut invité au « souffle » de l’élévation. Celle-ci se trouve toutefois emportée par une dialectique de l’ascension et de l’enracinement, enracinement qui n’est autre que celui de la morsure où Jacob « empoigne ferme » si bien que Cocteau nous donne à lire la tentative désespérée de Jacob de quitter le monde, tentative qui semble à chaque fois avortée par cette emprise de celui-ci sur Jacob. L’envol est condamné à l’échec.

Le sous-titre même du poème, « Où le poète cherche à s’évader de la terre »[2] confirme cette interprétation de la volonté d’évasion comme échec, volonté qui demeure précisément sur le mode de la tentative avortée. Cette alternance d’élévation et de retombée se trouve magnifiquement exprimée dans les vers suivants : 

« Jacob trouve 

un avantage de pesanteur 

pèse 

halète 

élastique 

écrase 

spasme de cygne 

couché dessus 

pèse 

spasme de cygne 

dessus 

Léda mâle féroce. »[3] 

 Toute l’ambiguïté du geste de cette élévation sans cesse retombée se résume en un mot : « spasme » ; en lui alternent pesanteur et légèreté, tension vers le « dessus » et impression d’écrasement. La thèse que je défendrai dans le texte qui va suivre est que Delacroix a, lui aussi, conçu sa fresque de telle sorte que le regard du spectateur hésite entre l’élévation et l’enracinement, hésitation magnifiée par les protagonistes principaux de la scène, qu’ils fussent les deux combattants, mais aussi les fameux « trois géants », les seigneurs de la terre, je veux parler des trois chênes massifs de la fresque.   

J’examinerai dans un premier temps le contexte, tant historique que psychologique, qui entoura la réalisation de la fresque, puis je livrerai une rapide analyse plastique afin de déterminer les mouvements qui animent cette sublime composition, et je tenterai d’élucider les diverses figures du Mal qui évoluent au sein de l’oeuvre-Testament de Delacroix.



[1] Jean Cocteau, Tentative d’évasion, in Le Cap de bonne-espérance, in Jean Cocteau, Œuvres poétiques complètes, Gallimard, Pléiade, 1999, p. 27, sq.

[2] Ibid. p. 24

[3] Ibid. p. 28, sq. 


Extase sur une virgule de Stendhal

Je viens de relire Le rouge et le noir. Chef d’œuvre absolu. Un plaisir énorme. J’étais tellement enthousiaste qu’à la fin, j’ai lu la préface ( ! ) de Claude Roy. « Un grand bonheur attend qui tient ce livre en main : lire ou relire Stendhal, lire ou relire Le Rouge, pour qui est prêt, mûr suffisamment et innocent pourtant (juste assez de savoir pour s’accroître de celui de l’auteur, et de fraîcheur juste assez pour être à l’unisson de la sienne) c’est presque sûrement la promesse de ce temps de lecture qui n’est pas passe-temps, mais un temps que le génie ajoute au génie de notre temps. » Il a raison le bougre. Dieu que j’aime Stendhal. J’y ai retrouvé un passage qui m’avait valu un fou rire mémorable – parce que ridicule, en plein dans le métro – et qui me fit à nouveau m’esclaffer, mais plus discrètement cette fois, tranquillement reclus au fin fond de mon petit chez-moi.
 
Je ne résiste pas au plaisir de citer ce passage :

« A ce moment, comme pour justifier mademoiselle de La Mole, le vieux baron de Tolly se trouva mal et tomba ; on fut obligé de l’emporter. On parla d’apoplexie, ce fut un événement désagréable. » (page 293 dans l’édition folio)
Seul un génie peut écrire une telle phrase. Toutes les ressources de la langue sont mobilisées afin de rendre en un minimum de mots un maximum de ridicule. Mademoiselle de la Molle se plaint qu’il fait chaud et demande que l’on ouvre la fenêtre ; plainte féminine habituelle dont on devine le sens stendhalien. A peine a-t-elle gémi que le vieux baron s’écroule lamentablement. Ce qui est ici admirable, c’est la dépersonnalisation du vieux baron, sa plus totale insignifiance. Il est d’abord destitué de son mouvement propre ; s’il tombe ce n’est pas en vertu d’un malaise personnel, mais « comme pour justifier mademoiselle de la Mole ». La jeune marquise a ses petites douleurs, mais c’est le vieux qui tombe. Il tombe presque pour elle. Désormais, l’énonciation change. Ce n’est plus le baron qui est sujet mais ce vague « on » impersonnel, sorte de rumeur qui s’attarde quelques secondes sur l’effondrement du vieillard. Celui-ci n’est pas emmené, il est « emporté », comme on enlève un objet encombrant. Retour du « on », la rumeur anonyme parle d’apoplexie, ce qui n’est pas si anodin ; mais la gravité de la chose est noyée dans l’anonymat indifférent du « on ». Le pauvre baron est ainsi destitué de la motivation propre de sa chute, (il tombe pour elle), n’est plus perçu qu’à travers un point de vue impersonnel (un « on » anonyme) et se trouve réifié à travers un cruelissime « emporté », usuellement réservé aux choses.
Le summum de la cruauté stendhalienne arrive enfin ; « ce fut un événement désagréable. » La chute du baron devient totale représentation sociale ; de malaise personnel, elle se fait événement mondain. Le baron est ainsi pleinement destitué de sa personnalité et de son individualité pour ne plus être qu’une simple présence noyée dans une masse, présence que l’on a vite fait d’évacuer comme l’on aurait changé une ampoule.


Mieux, la virgule est délicieuse. Je ne vais pas faire mon Sollers qui s’extasie sans fin sur la « virgule de Flaubert », mais force est de reconnaître que l’utilisation dans ce cas précis d’une virgule est plus qu’odieuse. « On parla d’apoplexie, ce fut un événement désagréable. » Entre les deux propositions, l’énonciation a changé ;  le on est devenu un ce. Certes, les deux énonciations se maintiennent dans l’idée d’une rumeur, d’une opinion collective, mais si le « on » maintient une certaine idée d’activité langagière – on imagine volontiers la salle s’interroger sur les raisons de la chute, et chacun dire avec force fatuité que c’est une apoplexie – l’apoplexie est encore présente, ce qui rattache encore un peu la chose à la personnalité du baron ; en revanche, le « ce fut » quitte radicalement le domaine de l’interrogation pour celui du sentiment collectif ; chacun trouva que la chute de ce vieil homme était pénible à supporter. En somme, Stendhal relie deux propositions qui n’ont pourtant pas tout à fait le même statut : la première désigne la rumeur de l’interrogation encore centrée sur le vieil homme, la seconde évoque une condamnation de l’acte de choir par la foule ; la première est encore un peu centrée sur le malaise du baron, la seconde est pleinement sentiment social.
 
Stendhal n’a pas choisi de mettre deux points ou un point-virgule ou un point, non, il choisit la virgule, ce qui est effroyablement cruel pour le vieil homme.
Imaginons que s’il avait choisi les deux points, c’est l’ensemble de la scène qui eût été frappée de cet aspect désagréable.
Idem pour un point seul ou le point-virgule.
Mais la virgule, parce qu’elle ne brise pas la continuité entre l’apoplexie et l’aspect désagréable, signale précisément l’immédiate réduction de l’apoplexie – le malaise personnifié du vieux baron – à sa dimension sociale – l’événement désagréable. Totalement dépersonnifié par les « on » et le verbe « emporter », le vieillard se trouve définitivement désindividualisé par cette continuité entre son malaise et sa dimension sociale. La focalisation est la même, nul point (ni point virgule) ne vient la rompre, ce qui est malaise individuel est immédiatement « événement » social. Le baron est définitivement englouti et annihilé, on n’en parlera plus. Il a été « emporté » par le flot social, comme la mer emporte à jamais les quelques constructions sableuses d’une plage.
 
Génie absolu de Stendhal !


Le Hussard bleu de Roger Nimier : quelques perles…

Et bien je n’ai pas eu le temps d’écrire aujourd’hui, mais j’en profite pour livrer une petite phrase de Roger Nimier que j’ai lue dans Le Hussard bleu, et qui me fait vraiment rire, tant elle sonne juste :

« La philo n’est pas mal non plus. Malheureusement, elle est comme la Russie : pleine de marécages et souvent envahie par les Allemands. » (page 269 dans l’édition originale Gallimard)

Oh, puis comme on est dans Nimier, j’en rajoute quelques-unes, délicieuses de cynisme :

« il n’est passé qu’un convoi de Français. J’ai mangé une cinquantaine d’abricots et, en jetant les noyaux à dix mètres de moi, je me suis amusé à écrire sur le sol des mots sans suite, c’est-à-dire : Vive la France. »  (page 91) 

« Voilà l’ennui des filles qui font trop bien l’amour : elles nous rendent en larmes, tout le sperme que nous leur donnons. » (page 105)

« L’animation augmenta chez les Français et en peu de jours atteignit à la folie : ils se lavèrent. » (page 141)

« On se plaint d’être Français. On se plaint des Allemands quand ils nous envahissent. Mais le bon Dieu nous a préservés de la plus sale aventure qui puisse arriver à un peuple : être occupé par une armée française. » (page 221)

« Il tournait vers moi ses yeux brillants, lumineux et cernés comme ceux d’une jeune élève d’un pensionnat religieux qui est vraiment trop belle et que ses amies viennent aimer le soir dans son lit. » (page 166)

et la plus belle pour la fin : « on peut battre une femme, tuer un enfant, voler une pauvresse, après la vodka, c’est encore la faute de la Russie. » (page 290)


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