Le nez en l’air : le blog de Coincoin


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Le Petit Nicolas à l’école de Philippe Meirieu

Alors que c’était grammaire, le directeur a frappé à la porte de l’espace-classe[1].

-          Debout a dit la professeure des écoles[2].

-          Assis a dit le directeur.

« Mes chers apprenants[3], a dit le directeur, j’ai le plaisir de vous informer que le lieu interdisciplinaire[4] a été retenu pour tester les compétences transversales[5]. Les compétences transversales, qu’est-ce que c’est, me demanderez-vous ? Et bien elles correspondent à des savoir-agir fondés sur la mobilisation et l’utilisation efficaces d’un ensemble de ressources. Elles ont toutefois ceci de particulier qu’elles dépassent les frontières des savoirs disciplinaires tout en accentuant leur consolidation et leur réinvestissement dans les situations concrètes de la vie, précisément en raison de leur caractère transversal. »[6]

« Des questions », a demandé le directeur ?

« Oui, a dit Clotaire. Qu’est-ce que c’est qu’une compétence transversale ? » Alors le directeur est devenu tout rouge et a envoyé Clotaire au piquet en hurlant que c’était un inappétent scolaire[7] et qu’il finirait en maison de détention provisoire[8]. Puis le directeur est parti, et la professeure des écoles a dû taper plusieurs fois avec sa règle sur son bureau parce qu’on était très nerveux et elle a interrogé Maixent sur les situations d’énonciation[9]et les déictiques[10].

A la récré, on est tous sortis sauf Clotaire qui était resté au piquet, et Geoffroy, qui a un papa très riche, nous a montré le nouveau référentiel bondissant[11] que son papa lui avait acheté ; il était rien chouette le référentiel bondissant de Geoffroy, il avait des tas de signatures, dont celle de Thuram et nous on était très impressionnés. Alors Geoffroy a proposé qu’on joue au foot et il a dit qu’il serait le capitaine de son équipe ; mais Eudes a demandé pourquoi, je vous prie, monsieur serait le capitaine ; « parce que le référentiel bondissant est à moi » a répondu Geoffroy. Ca lui a pas plu à Eudes ce qu’avait dit Geoffroy ; alors Eudes a poussé Geoffroy qui a laissé tomber le référentiel bondissant à terre et Rufus a tiré dedans mais il a pas eu de chance sur ce coup parce que le référentiel bondissant a heurté le Bouillon qui était en train de parler avec le directeur de la fin des MI-SE. Le bouillon est devenu tout rouge et est venu vers nous en demandant à qui était le référentiel bondissant.

Il est à Geoffroy a dit Eudes.

Sale cafard a répondu Geoffroy.

C’est Rufus qui a tiré, Monsieur, a dit Agnan, qui avait tout vu.

Alors Rufus a donné une claque à Agnan, malgré ses lunettes, et Agnan s’est mis à pleurer ; puis on a entendu un grand cri, c’était le Bouillon qui demandait un peu de calme. Le Bouillon a confisqué le référentiel bondissant de Geoffroy et nous a donné un référentiel bondissant aléatoire[12]avec lequel, il a dit, on ferait moins de dégâts parce qu’on y jouait avec les segments manipulateurs antérieurs[13]. Puis comme on savait pas comment fallait jouer, le Bouillon nous a montré : il a pris le référentiel bondissant aléatoire entre ses segments manipulateurs antérieurs, il a un peu couru et l’a passé à Alceste qui était derrière lui. Mais Alceste l’a pas rattrapé parce qu’il avait un croissant dans les mains. Alors le Bouillon s’est arrêté de courir, il est revenu vers Alceste et lui a demandé pourquoi il avait pas attrapé le référentiel bondissant aléatoire.

« Ben, vous voyez bien que je mange » a dit Alceste, en envoyant plein de miettes sur le Bouillon.

Le Bouillon a ouvert la bouche sans rien dire, nous a demandé si on avait bien compris, et a promis de rendre le référentiel bondissant à Geoffroy si on était sage. Alors on a drôlement promis, et on a commencé à jouer avec le référentiel bondissant aléatoire ; c’était rien chouette, on s’amusait bien et Eudes a eu l’idée de shooter dedans comme dans un référentiel bondissant normal : alors il a tiré et bing ! ça n’a pas loupé, il a brisé l’interface transparent[14] du bureau du directeur. La tête toute rouge du directeur est apparue et a demandé qui avait fait ça ; alors Eudes s’est mis à pleurer et a dit que c’était pas de sa faute.

« C’est vous qui avez tiré ? » a demandé le directeur à Eudes.

Eudes a redit que c’était pas de sa faute, que c’était le surveillant qui avait demandé qu’on joue avec ce référentiel bondissant aléatoire.

Le directeur a eu l’air étonné et a crié : « Le bouill… M. Dubon, venez voir, s’il vous-plaît ! »

Le bouillon est arrivé très vite.

« Monsieur Dubon, c’est vous qui avez donné ce référentiel bondissant aléatoire à cet apprenant ? »

« Euh oui Monsieur le directeur, a dit le Bouillon », qui avait l’air ennuyé qu’on l’appelle Monsieur Dubon.

« Et bien cet apprenant a brisé un interface transparent avec ce référentiel bondissant ; que conseillez-vous Monsieur Dubon ? »

« Aléatoire ! » a précisé Alceste.

Le Bouillon a regardé Alceste sans rien dire, a réfléchi et a dit qu’il faudrait convoquer les géniteurs de l’apprenant[15] afin de trouver un accord bilatéral[16]. Le directeur a approuvé et a demandé au bouillon de sonner la fin de la récré.

Nous on était bien embêtés pour Eudes parce que quand les géniteurs d’apprenants sont convoqués, ça fait des tas d’histoires à la maison et on est privé de dessert, et on nous dit que c’est bien la peine que papa se saigne aux quatre veines à PSA pour avoir un tel inappétent scolaire comme fils.

Le bouillon a sonné la fin de la récré et on est revenus dans l’espace-classe, sans Eudes qui était chez le directeur ; la maîtresse nous a rendu les contrôles de la semaine dernière et s’est plaint de la mauvaise motricité de proximité[17] qui rendait illisibles nos copies. Mais moi j’ai quand même fait 12ème, et j’étais très content.

Puis la professeure des écoles a annoncé que nous allions aborder aujourd’hui une nouvelle situation-problème[18] grâce à l’étude des plantes ; elle a demandé à chacun de nous ce qu’on savait des plantes afin de procéder au recueil des représentations initiales[19]. Agnan s’est levé et a expliqué qu’il avait lu dans un livre que sa tata lui avait offert à Noël que les abeilles permettaient la reproduction des plantes en butinant. La professeure des écoles a félicité Agnan qui s’est assis tout content puis elle a interrogé Maixent qui a dit que les plantes avaient des odeurs, Geoffroy qui a dit que son papa aimait les roses noires, mais que ça coûtait drôlement cher, et même Clotaire a trouvé une réponse. La professeure des écoles était très fière de nous et nous a expliqué qu’elle venait de susciter des conflits cognitifs[20] et que l’autosocioconstruction des savoirs proposée dans le cadre des compétences transversales s’annonçait bien.

Alors la maîtresse nous a dit de sortir nos outils scripteurs[21] et de noter ce qu’elle allait dicter car c’était modélisation ouverte[22]. Pendant qu’elle dictait, elle passait dans les rangs et vérifiait qu’on ne fasse pas trop de fautes de français ; elle s’est arrêtée sur le cahier de Clotaire et s’est exclamée : « Mais cet apprenant a des lacunes de conscience phonologique ! » Clotaire a pris un air étonné, et la professeure des écoles lui a dit de faire des exercices de conscience phonologique avec des mots mélangés afin de prendre conscience de la situation immuable des syllabes ; elle a commencé à dicter à Clotaire ses exercices : « Pier + pa = papier ron + ma = marron ro + si = sirop Tine + tar = tartine son + poi = poisson teuil + fau = fauteuil Zon + mai = maison ball + foot = football nette + lu = lunette Ton + co = coton teur + fac = facteur zette + noi = noisette »[23]

Puis la professeure des écoles a demandé à Clotaire s’il avait compris, mais Clotaire a répondu qu’il trouvait l’exercice tebé. Alors ça a été terrible, la professeure a crié et le directeur est arrivé. « Que se passe-t-il, mademoiselle ? » a demandé le directeur.

« Il se passe que cet apprenant est rétif aux exercices d’acquisition de conscience phonologique. »

« C’est une question de graphèmes, a répondu le directeur. »

« De phonèmes a corrigé la professeure des écoles. »

« Peu importe a répondu le directeur qui devenait nerveux ; tous les apprenants ne peuvent hélas acquérir les exigences protéiformes[24]. »

« C’est que je pensais qu’un exercice de mouture synthétisée dans le cadre d’un projet-élève[25] permettrait de déboucher sur une réalisation concrète grâce à une élucidation des présupposés idéologiques de la discipline » a dit la professeure des écoles.

« Peut-être devriez-vous revoir vos évaluations-formatives afin d’améliorer la métacognition » a répondu le directeur.

« Soit, a dit la professeure : il est certain qu’une meilleure situation de projet initiale permettrait d’améliorer le constructivisme cognitif des apprenants, plus particulièrement de ceux qui connaissent des difficultés. »

Alors le directeur a quitté l’espace-classe et la cloche a sonné ; on est tous descendus mais on n’avait plus de référentiel bondissant ; alors Rufus a suggéré qu’on joue à chat, mais personne voulait faire le chat ; Clotaire a dit qu’il voulait bien faire le chat parce que c’était pas tous les jours qu’il avait l’occasion d’aller en récré avec les copains ; alors on a tous accepté et on est partis se cacher ; le premier que Clotaire a trouvé, c’est Agnan qui était resté sur un banc à réviser ses leçons ; il est fou Agnan. Mais Agnan a dit qu’il ne jouait pas ce qui n’a pas fait plaisir à Clotaire qui a traité Agnan de tricheur et il lui a demandé d’enlever ses lunettes ; comme Agnan voulait pas, Clotaire s’est mis à crier et on est tous arrivés pour voir ce qui se passait ; Clotaire nous a raconté le coup d’Agnan caché sur un banc, et Maixent a dit que Clotaire était bête, qu’Agnan jouait jamais avec nous, que c’était un sale chouchou. Clotaire a demandé à Maixent qui était bête et lui a donné une claque ; alors Maixent est devenu tout rouge et s’est jeté sur Clotaire pendant qu’Agnan pleurait ; on s’amusait bien mais le Bouillon est arrivé pas content : « Quelle est cette manifestation groupale compulsive dans un espace interstitiel de liberté ? »[26] il a demandé.

« C’est une construction d’objectivité à partir de positions subjectives contradictoires dans le cadre du débat de la preuve »[27] a répondu Alceste au Bouillon qui est devenu tout pâle et qui est parti en marchant très lentement, presque en traînant des pieds.

Le lendemain, le directeur est entré dans l’espace classe :

-          debout a dit la professeure des écoles.

-          Assis a dit le directeur.

« Mes chers apprenants, a dit le directeur, le Bouill… Monsieur Dubon étant souffrant, il sera remplacé par un nouveau surveillant d’espaces ludiques interstitiels. » Et la professeure des écoles s’est trouvée mal…

 

 

[1] Classe

[2] Maîtresse

[3] Elèves

[4] l’école

[5] ?

[6] http://www.f3miticbjn.ch/spip/article.php3?id_article=138

[7] Cancre

[8] bagne

[9] Pronoms personnels.

[10] Pronoms démonstratifs.

[11] ballon

[12] ballon de rugby

[13] Bras.

[14] Vitre.

[15] Parents d’élève.

[16] Arrangement à l’amiable

[17] l’écriture

[18] cas concret

[19] ce que savent déjà les élèves.

[20] Confrontation d’avis différents

[21] stylos

[22] cours magistral.

[23] http://netia59a.ac-lille.fr/~lille1centre/article.php3?id_article=41

[24] lire, écrire et compter.

[25] http://www.geoeco.ulg.ac.be/lmg/competences/chantier/methodo/meth_autosoc31.html

[26] une bagarre dans une cour de récréation.

[27] Etape 9 de l’autosocioconstitution du savoir.


  1. Lu écrit:

    Quel plaisir de vous lire à nouveau, j’ai beaucoup ri, merci! En espérant vous voir poster plus souvent!

    Citer | Posté 1 novembre, 2012, 23:27
  2. orchidee écrit:

    Humour souriant, joli article…je suis du même avis concernant ces théories…

    BRAVO pour votre site Actu-Philo,
    c’est une délectation,
    il comble un vide…

    Bon courage ! :-)

    Citer | Posté 31 janvier, 2013, 3:22
  3. henri de castres écrit:

    je suis venu, j’ai vu, et j’ai beaucoup souri. Bravo pour ce trait d’humour et d’information pertinente.

    Citer | Posté 30 avril, 2013, 4:47
  4. simon robert écrit:

    Excellent , que dire de plus!

    Citer | Posté 30 avril, 2013, 4:49
  5. Bertin Zucchiatti Marine écrit:

    Je viens de découvrir votre blog qui est une vraie merveille, pensez vous poster de nouveau ? Ce serait un crime de nous priver de vos talents d’écrivain !

    Citer | Posté 10 mai, 2014, 14:34

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