Enterrement de vie de jeune fille de Camille : De Saint Sulpice au Luxembourg
Nous empruntâmes donc le métro, sous le regard amusé-médusé-outré des voyageurs, des usagers, lesquels durent se demander s’il s’agissait encore d’une énième facétie de la RATP qui, après les poèmes un peu minables affichés en queue de rame, s’était décidée à promouvoir les jeunes créateurs de mode, ou s’il s’agissait d’une pub ambulante pour Intermarché. Bref, et modestement, nous attirâmes le regard.
En dépit de cette attraction visuelle dont nous étions à la fois l’objet et le sujet, nous parvînmes à bon port, et retrouvâmes la délicieuse place Saint Sulpice, hélas défigurée par des échafaudages si longtemps attendus pour la rénovation de Saint Sulpice et si décriés une fois montés. Nous prîmes la pause devant la fontaine de Visconti, représentant ces bons vieux Fénelon et Bossuet – entre autres – histoire d’humer les senteurs du Grand Siècle.

Puis nous gagnâmes, grâce à l’acuité géographique de Camille la rue Servandoni, l’architecte de Saint-Sulpice s’étant honteusement substitué aux pauvres fossoyeurs, dont seuls les trois mousquetaires semblaient vouloir garder trace. Fort heureusement, et comme pour confirmer la validité de cette première énigme, un morceau – probablement factice – de mur simulait un vestige de l’ancien nom de la rue, ce qui permit de signifier inconsciemment que mes énigmes n’étaient pas trop farfelues. Et comme pour confirmer cela, un vieillard sympathique nous voyant déambuler bizarrement accoutrés nous demanda si nous cherchions la maison de d’Artagnan ; l’homme, élégant en diable, nous indiqua où il nous fallait rendre.
Nous nous rendîmes ensuite au 14 de la même rue Servandoni où, histoire de rentabiliser le premier trajet, j’avais concocté une deuxième énigme, que d’ailleurs Camille ne put résoudre – gnark ! Au 14, donc, se trouve de superbes vantaux, avec deux médaillons plutôt énigmatiques, dont les meilleurs connaisseurs ne savent dire s’il s’agit de l’éducation d’un enfant, de la présentation d’un plan sur un chantier, ou que sais-je encore ; mais l’énigme ne portait pas sur ce point : elle s’intéressait bien plutôt à l’utilité de cette porte ; à quoi conduisait-elle jusqu’en 1806 ? Hé bien, lecteur ébahi, crois moi si tu veux, mais Camille sécha. Et toc !
Cette porte conduisait… à l’ancien cimetière de Saint Sulpice ; bon, il est vrai que la chose n’est guère bouleversante, et ne présente qu’un intérêt fort limité, mais tout de même, elle sécha. Pour se rattraper, surgit aussitôt la troisième énigme que, par une transition digne d’une médiation hégélienne, je reliais à la précédente en ces termes : à propos de cimetière (admirez la transition), dans le chapitre IV des Trois mousquetaires, d’Artagnan hérite en quelques minutes de deux duels, l’un avec Athos dont il heurte l’épaule et Porthos, dont il déchire le manteau. A quel endroit Porthos donne-t-il rendez-vous à d’Artagnan pour le duel ?
Camille pensa d’abord aux Carmes, mais il s’agissait du duel d’Athos. Un indice plus tard, elle se rappela qu’il s’agissait du Luxembourg, ce qui nous permit de nous rendre, en vertu de ma dilection pour la régulation du trafic automobile, au lieu dit.
Une fois arrivés dans le jardin du Luxembourg, nous fûmes aussitôt accostés par une policière qui vint s’enquérir de la raison d’être de nos costumes ; fête, bal ? Non, simple enterrement de vie de jeune fille. C’est fou comme un chapeau et un habit rouge brodé peuvent attirer la sympathie des forces des gens en général, des forces de l’ordre en particulier. Peu après, résonna la quatrième énigme, qui était certainement la plus facile de tout le parcours : de quel monument parle Martin Lister en ces termes ? « XXX est le plus achevé de tous les édifices royaux. Il est magnifique et bien dessiné, sauf les colonnes qui, formées de sections cylindriques alternativement sortant et rentrant, figurent assez bien la boutique d’un marchand de fromage. Cela sent le colifichet, mais il est difficile de s’en tenir à la simplicité antique sans la gâter par d’impertinents ornements… »[1]
Bien évidemment, Martin Lister évoque le palais du Luxembourg, l’actuel Sénat. Le coup de la boutique du marchand de fromage fut apprécié, disons-le franchement. Mais, n’y tenant plus, je décidai de sombrer dans mes petites obsessions, le symbolisme architectural. Et à ce petit jeu, le Luxembourg est un régal ! Si nous nous intéressons par exemple au pavillon central et à sa grande horloge, nous savons, historiquement, qu’il s’agit là du premier dôme que connut la capitale, mais ce n’est pas l’essentiel. Ce qui est plus amusant, c’est le choix retenu pour la décoration qui est, elle, particulièrement inspirée de thèmes plurimillénaires : ainsi l’horloge du dôme présente-t-elle une symbolique astrologique classique, dominée par deux allégories. D’où la cinquième énigme : que représentent ces deux allégories ?
Sur ce coup, Camille fut héroïque : en deux coups de cuiller à pot, elle trouva les bonnes réponses. A gauche, dit-elle aussitôt, nous avons l’Aurore, au front orné d’une étoile d’or, apportant la lumière avec une torche, et à droite, la nuit, l’éteignant avec un manteau de ténèbres. Admiration émue du groupe…
Alors continuons sur cette petite piste symbolique. Le jour et la nuit couronnant les 12 signes du zodiaque signalent que nous sommes face à un manifeste astrologique, ce qui, de la part de Marie de Médicis, ne saurait nous surprendre[2], bien que la pauvre n’ait profité de son palais que de 1625 à 1631, date à laquelle elle dut s’exiler avant de mourir misérablement en 1642 à Cologne. J’insiste sur le « misérablement » ; ça fait terriblement destinée tragique à tendance « résumé historique ». Bref, puisque nous avons un cadran astrologique, entouré du jour et de la nuit, il était inévitable que je cherchasse – miam – à développer le thème : si les allégories figurent bien le jour et la nuit, le soleil et la lune, il va nous falloir nous mettre en quête de la déesse de la lune et du symbole du soleil, et pour ce faire, nous allons devoir mener l’investigation dans le Jardin du Luxembourg et nous mêler aux manants désolants, promeneurs du samedi, amants bisouilleux, et autres mômes criards, ainsi que le déplorait déjà Nemeitz :
« le jardin du Luxembourg est situé dans un terrain plus élevé de sorte que l’air de la campagne a partout un passage d’autant plus libre. Autrefois, les personnes de condition ne s’y sont pas promenées fort souvent, ne pouvant pas souffrir le menu peuple qui y accourut en foule, surtout les dimanches et jours de fête : compagnie peu agréable aux honnêtes gens. Mais après que Madame de Berri eût [sic] pris sa résidence au palais du Luxembourg, les huissiers du roi prirent un peu mieux garde aux entrans et sortans, qu’ils n’avoient fait ci-devant. »[3]
En dépit de cet environnement pénible plein de « gens », l’énigme six fut lâchée : il fut demandé à Camille de trouver le nom de la déesse de la lune ouvrant le jardin du Luxembourg et de la localiser.
En une fraction de seconde, Camille donna le nom, à savoir Diane ou Artémis. Mais encore fallait-il la localiser… Quelque peu aidée, elle la trouva fort rapidement, et put constater, sans trop râler, l’importance du symbolisme lunaire au sein du jardin du Luxembourg.
Dans la foulée, fut proposée une sixième énigme bis, qui s’appuyait sur l’importance du symbolisme lunaire : il fallait que Camille déduisît le nombre de statues que contient le Jardin du Luxembourg. Et curieusement, elle sécha. Comme pour le cimetière de Saint Sulpice. Re-gnark ! Alors que les autres mousquetaires avaient trouvé, notre héroïne ne se rappelait plus de combien de jours était constitué lé cycle lunaire, ce qui d’ailleurs héroïsa davantage encore cette chère Camille, tant cela traduisait un détachement tout platonicien à l’égard du corps et de ses astreintes (comment ça, j’idéalise ?). Il fallut donc lui donner la réponse, à savoir 28 jours. Le jardin du Luxembourg étant réglé par un cycle lunaire, donc reposant sous les auspices du nombre 28, il était dès lors évident que le jardin contînt 28 statues, ce qui est effectivement le cas, toute montées sur un socle semi-circulaire, c’est-à-dire sur un croissant de lune…
Probablement échaudée par cette énigme non résolue, Camille râla pour la suivante, qui portait sur le symbolisme solaire ; n’oublions pas, en effet, que la façade du palais est à la fois gouvernée par le jour, donc le soleil et la nuit, donc la lune ; si nous avions identifié Diane, il nous fallait encore identifier le symbole solaire, ce dont douta fortement notre future mariée. L’énigme 7, qui portait donc sur l’identification du symbolisme solaire, ne trouva donc guère grâces à ses yeux. La réponse à cette septième énigme devait être cherchée dans les deux lions qui ouvrent le jardin du Luxembourg ; le lion est en effet l’animal solaire par excellence[4], que ce soit en astrologie où le lion est toujours associé au soleil (pour ceux qui doutent, cf. http://www.astro-hachette.com/initiation/signes-du-zodiaque/5-lion.htm), ou dans des situations plus concrètes : le lion solaire est, par exemple, l’emblème de l’Iran, à tel point qu’il en orna le drapeau, de 1576 à 1979. Et toc !
Ainsi, à la façade du palais du Luxembourg dédiée à un cycle astrologique, encadré par le jour et la nuit, le soleil et la lune, répondent la statue de Diane et les deux lions encadrant l’entrée des jardins. Si l’architecture a un sens, il se manifeste évidemment dans cette construction rigoureuse et rationnelle. Et si nous restons dans les cieux, nous pouvons lancer la huitième énigme : quel est le nom de la ligne imaginaire tracée sur la sphère céleste et projetée sur terre ?
A nouveau, Camille sécha alors que ses camarades mousquetaires avaient deviné ; décidément, et sans mauvais jeu de mots, notre héroïne est hermétique au symbolisme… Il s’agissait du méridien. En l’occurrence, se trouvait visé le méridien de Paris, défini le jour du solstice d’été de 1667, par les mathématiciens de l’Académie fondée en 1635 par Richelieu. Et cela nous amène à la neuvième énigme : A quelle œuvre monumentale, longue de 17 kilomètres, commandée à Jean Dibbets dans les années 90, répond cette description du commanditaire : « un monument imaginaire réalisé sur le tracé d’une ligne imaginaire » ?
Pas facile, cette énigme : pour aider un peu le groupe, j’amenai ce dernier à proximité de la réponse, dont la petitesse la rendait inaccessible à la plupart des parisiens, même avertis. Il s’agit en fait des 135 médaillons incrustés dans le sol parisien, célébrant le passage du méridien ; fort heureusement, un des médaillons passe par le Luxembourg. Et, toujours reliés à la symbolique astrologique, ils mesurent tous 12 cm de diamètre. Mais ce détail, je n’osai le signaler, de crainte d’être à nouveau la cible de lazzis infamants…
Nous remontâmes vers l’avenue de l’observatoire avant laquelle nous fûmes canardés par les appareils photos de quelques touristes bigarrés, anglais et japonais. Mais revenons à l’essentiel : si ce qui précède est exact, si le jardin du Luxembourg est bien dédié à un cycle astrologique, et dédié au rythme diurne et nocturne organisé par les astres, il ne serait pas surprenant que l’avenue de l’observatoire, située dans le même alignement que le jardin du Luxembourg, prolonge cette idée. Vérifions donc cette hypothèse en regardant ce que la ville de Paris écrit à propos de l’avenue de l’Observatoire : « Quand Davioud entreprend l’aménagement de l’avenue de l’Observatoire, en 1867, il matérialise la ligne idéale par une suite de colonnes et groupes sculptés figurant divers moments de la journée. Face au carrefour de l’Observatoire il avait prévu une fontaine terminale en forme de char d’Apollon (…). »[5]
Troublant, non ? Si le jardin du Luxembourg présente bien un manifeste astrologique rythmant les jours et les nuits, Davioud sembla très officiellement en reprendre le programme, que ce soit par la figuration des divers moments de la journée, que par le char d’Apollon, divinité solaire par excellence – que l’on songe à Versailles et à Apollon conduisant le char solaire. Dans ces conditions, il n’est guère étonnant de trouver la fontaine de Carpeaux venant parachever le manifeste, et représentant fort logiquement la révolution de la sphère céleste ; les animaux crachant de l’eau ne sont dès lors pas choisis au hasard :
- les chevaux, souvent liés à Apollon – que l’on songe à l’œuvre « les chevaux d’Apollon » de la grotte Thétys à Versailles – symbolisent la course du soleil dans le ciel.
- Les dauphins, eux aussi, se rapportent à Apollon, aussi bien étymologiquement puisque dauphin vient de delphis et se rapporte à Delphes, dont le sanctuaire fut fondé par Apollon lui-même, que par la tradition homérique, affirmant qu’Apollon prit la forme d’un dauphin.
- La tortue, enfin, symbole de la lenteur, signale la lenteur des révolutions célestes et astrales. La Grèce antique se plaisait en outre à figurer la voûte céleste sur la dossière de la tortue, ses quatre pattes symbolisant le pilier du monde.
Ainsi, la fontaine de Carpeaux offre-t-elle la réponse aquatique au programme de la façade du palais du Luxembourg : en plein dans l’alignement, au millimètre près, les symboles font sens : rien n’est laissé au hasard. Le manifeste astrologique du Sénat trouve sa réponse dans la fontaine de Carpeaux quelques centaines de mètres plus bas ; au rythme astrologique répond la révolution de la sphère céleste ; à la dominante lunaire du jardin répond la prépondérance solaire de la fontaine, symbolisée par les chevaux et les dauphins, tous deux symboles solaires, complétant ainsi la triade des animaux solaires inaugurée par le lion ouvrant les jardins.
Et pour qui en douterait, les douze symboles du zodiaque présents sur la façade du palais se retrouvent, sans exception, gravés sur le méridien du globe que porte l’allégorie des quatre races de l’humanité. Qui oserait encore parler de hasard ?
La suite au prochain épisode…
[1] Martin Lister, Voyage à Paris en 1698, Paris, 1873, p. 49
[2] Mon allusion, censée être cocasse, ne fut pas appréciée à sa juste valeur…
[3] Nemeitz, Séjour de Paris, c’est-à-dire instructions fidèles pour les voyageurs de condition, Leyde, 1727, p. 49
[4] En français, dans le texte…
[5] Action artistique de la ville de Paris, Le 6ème arrondissement, Paris, 2000, p. 90
Enterrement de vie de jeune fille de Camille : premiers frémissements
Tout commença par l’arrivée d’une Darling en mon humble domicile parisien, fraîchement montée de l’Orléanais, et bien décidée à exploiter toutes les richesses offertes par un soleil délicieux. Très vite, la femme sommeillant en Darling s’éveilla, et ce fut fort logiquement dans la salle-de-bain qu’elle se rua, déplorant une fois de plus le peu d’entretien dont celle-ci était l’objet. Sortant son fard, elle se confectionna une petite moustache fort seyante, agrémentée d’un bouc chatoyant, ce qui eut pour effet de la viriliser, et donc, de lui conférer une dignité que seule sait habituellement arborer la gent masculine. Ravie du résultat, et forte de sa nouvelle allure saturée de dignité virile, elle immortalisa à de nombreuses reprises le nouveau visage que lui offrait la magie du maquillage.
Amusé, je regardais tout cela d’un air plus ou moins distancié, histoire de me donner une contenance ; jetant de temps à autre un regard inquiet et jaloux à la petite Romy, je n’en surveillais pas moins l’heure du coin de l’œil, et très vite, nous partîmes, non sans que je ne fisse auparavant mon petit numéro de perte de ma carte de transport, histoire de me créer une petite frayeur motivante.
Quelques stations de métro plus tard, nous arrivâmes devant chez Camille, avec Clotilde et Christian que nous avions croisés sur le chemin. Une fois décodé le code de l’immeuble – oui, j’héroïse la chose – nous entrâmes dans le hall, et nous changeâmes sous le regard médusé d’une voisine que nous nous plaisions à imaginer interloquée. Clotilde avait confectionné de superbes habits de mousquetaires, marqués d’un C – comme Camille – que nous enfilâmes prestement, afin d’arriver vêtus devant la future mariée. Ainsi acoutrés, et au terme de cinq étages sans ascenseur, nous toquâmes à la porte de « celle-à-qui-était-dédiée-la-surprise », une première fois, puis une deuxième ; nulle réponse, la porte restait désespérément close. Pourtant nous avions croisé quelques instants auparavant un JS dévalant les escaliers assurant que sa promise était réveillée. Au troisième toc, Camille ouvrit : soulagement, joie, exultation !
Nous pûmes alors investir les lieux, faire rentrer Camille dans sa robe, et nous en profitâmes pour nous restaurer, déjeunant d’un brunch furieusement tendance : blinis, tomates cerises, petites saucisses, saucissons, etc. Quelques photos furent à nouveau prises, et la première énigme retentit enfin, couvrant tout le XIVème arrondissement de son aura de mystère :
Nous lisons dans Les trois mousquetaires cette phrase : « D’Artagnan entra donc dans Paris à pied, portant son petit paquet sous son bras, et marcha tant qu’il trouvât à louer une chambre qui convînt à l’exiguïté de ses ressources. Cette chambre fut une espèce de mansarde, sise rue des Fossoyeurs, près du Luxembourg. »[1] La question est simple : quel est le nom actuel de la rue des fossoyeurs ?
Camille hésita, demanda si c’était au nord ou au sud du Luxembourg ; je répondis qu’elle se situait au nord ; elle évoqua alors la rue de Vaugirard et la rue Servandoni. Je confirmai qu’une des deux rues était la bonne, et elle choisit aussitôt la rue Servandoni, ce qui suscita moult admiration parmi les mousquetaires, pourtant habitués aux coups d’éclat. Il ne nous restait plus qu’à nous rendre dans ladite rue, et pour ce faire, rien n’apparut plus pratique que le métro : nous reprîmes alors la ligne 4 mais, cette fois, vêtus de costumes de mousquetaires, sous le regard amusé de passants honnêtes, et d’une vendeuse de Lutte Ouvrière que nous n’eûmes guère le temps d’occire.
La suite au prochain épisode…
[1] Alexandre Dumas, Les trois mousquetaires, tome I, Hachette, 1983, p. 24
De l’inconvénient de croiser des êtres ostensiblement moraux : scène de la vie èratépiste.
Oui, je sais : ça fait plus de huit mois que je n’ai pas alimenté ce blog, et maintenant que je le réalimente, c’est encore pour râler et raconter ma vie : mais là, vraiment, il me fallait une thérapie verbale pour évacuer : c’est bien simple, si j’avais un tant soit peu éprouvé l’esprit citoyen, j’eusse réclamé « une-cellule-d’aide-psychologique »…
Cela s’est produit hier, dans le bus, le 21 pour être précis : après un entretien magnifique avec un ancien professeur de philosophie, et une longue errance sur les boulevards extérieurs afin de dénicher enfin cette introuvable boutique de farces et attrapes – hum… - du boulevard Kellermann parmi les tramways broutant leur gazon synthétique et les voitures bouffant le bitume, je parvins enfin à m’asseoir dans un bus vide, qui offrait avec bonhomie ses sièges à l’inimitable couleur vert-RATP. Epuisé de cette journée, je laissai aller ma conscience à quelques vagabondages diffus, sans prêter la moindre attention à mon environnement : quelques stations plus loin, le bus avait certes accueilli une masse non négligeable de voyageurs de type vaguement delanoësque, du genre « dans le bus, je valibus », mais mon esprit, brumeux, l’avait à peine remarqué.
Soudain, une voix désagréable et impérative résonne : « Monsieur, vous voulez bien vous lever pour laisser la place à ma mère. » Je lève les yeux, une femme, plutôt laide, du genre quadra castratrice frustrée à frange disgracieuse, me fusille du regard : je la regarde, je crois voir Fadela Amara en pire, je regarde sa pauvre mère et ma première envie est de lui répondre : « et votre mère n’est pas assez grande pour le demander toute seule ? », mais je rectifie aussitôt mentalement cette mauvaise pensée : « votre mère n’est pas assez vieille pour le demander toute seule ? » me dis-je intérieurement. Mais au lieu d’exprimer la voix de la raison, je ne peux rien sortir d’autre qu’une parole saturée d’un surmoi catho mal assumé : « oh oui, excusez-moi. » Et je me lève. Connement. Sous le regard ostensiblement outré des voyageurs, restés assis, qui, pour un peu eussent poussé l’hypocrisie jusqu’à balancer un discours sur les valeurs qui se perdent, et la civilité en déroute.
Debout, je repensais alors à la phrase de l’imbécile susmentionnée : la première chose qui m’intriguait était l’étrange nécessité qu’elle avait éprouvée à rappeler son lien de parenté avec la vieille personne : qu’elle fût sa mère ne constituait en rien un argument pour que je lui cédasse ma place ; qu’elle fût vieille en était un nettement plus sérieux. Si donc elle avait éprouvé le besoin de préciser son lien de parenté, d’un ton très appuyé, c’était d’abord pour hurler à la face du monde, qui s’en foutait d’ailleurs, à quel point elle était une bonne fille, une fille morale et aimante. Il lui fallait appuyer sa demande impérative de tout le poids moral de la fille soucieuse du bien-être des anciens, endossant péniblement tout le dévouement ostentatoire dont elle était capable.
Cette fille dévouée m’apparut alors dans toute son horreur : elle était morale, mais morale au sens insupportable de visiblement morale. Le genre de femmes qui a monté une association, qui aime le Bien, et qui organise des collectes pour les plus démunis, non pas tant pour aider les pauvres que pour dire qu’elle aide les autres et vomit le mal. Et cette femme, en requérant mon siège, ne me demandait pas un service, ni ne sollicitait de ma part un acte fraternel ; non, elle me lançait une condamnation morale, infiniment insidieuse parce qu’implicite, opposant la pureté de sa dévotion filiale hurlée à la face de tous à mon égoïsme coupable et odieux, devenu l’espace d’un instant le symbole de l’indifférence de toute une époque à l’égard de la souffrance d’autrui. Et dans cette condamnation morale, elle éprouvait, elle, sa propre pureté, qu’elle humait avec jouissance face au salaud qu’elle avait en face d’elle et dont le dégoût qu’il lui inspirait, décuplait l’estime qu’elle avait d’elle-même.
Lorsque je me levai, je n’entendis nul remerciement, bien évidemment : pourtant, rien ne m’obligeait à céder à son injonction ; je n’occupais pas de place prioritaire, je portais trois sacs, dont un fort encombrant de déguisement, et j’étais épuisé. Mais elle ne remercia pas ; pas même par un sourire. C’est que dans sa petite tête de redresseur de torts patentée, c’était à moi de la remercier de retrouver, grâce à elle, le droit chemin. Cet immense « tu dois » qu’elle incarnait sottement me faisait, à ses yeux aigris, retrouver la rationalité de la loi morale dont un moment – passager – de fatigue m’avait hélas éloigné : c’était presque à moi de la remercier, car elle m’offrait la grâce d’adopter ostensiblement un comportement moral : quoi de plus ostentatoirement moral, en effet, que de céder sa place à une vieille ? Elle m’offrait la rédemption sociale – donc aujourd’hui morale – et je me devais de lui savoir gré. Et chez ces êtres du premier degré cernés de moisissures d’esprit de sérieux, nul sourire ne saurait plus éclore sinon celui de la satisfaction malsaine d’avoir obtenu la condamnation d’un semblable. Et si vous en doutez, mordez donc les pognes d’un Michel Onfray qui n’en finit plus de déprimer sous son masque déchiqueté d’hédoniste théorique, ou de tout indigné de service, venu hurler sa haine du monde à la face de ce même monde qui l’accueille pourtant si volontiers chaque soir entre Guy Bedos et Mustafa el Atraci.
Et là, le vieux Kant m’apparut dans toute son horreur : ce « tu dois » oppresseur qui est, seul, source de moralité, me parut haïssable : immanent ou transcendant, le « tu dois » ne dessine pas les contours d’une moralité réelle, il ne fait que dessiner la cage hideuse de « l’être-en-faute ». Si j’avais vu cette vieillarde chancelante face à moi, je me fusse aussitôt levé pour lui céder ma place, non pas pour des motifs moraux, mais par simple sentiment d’humanité ; cela eût été spontané. Sa fille imbécile, m’intimant l’ordre de me lever, transforma ce qui eût été spontané en dénonciation morale, en contrainte déplaisante ce qui eût été accompli par altruisme véritable. Je repensais alors aux ahurissants propos de Kant, affirmant qu’aider un ami parce qu’il est un ami ne pouvait être un acte moral, et devait donc être banni au profit d’une contrainte bien plus désagréable, donc plus morale ; et je revoyais cette fille ostensiblement aimante comme une Kant dévoyée : non seulement elle rejouait le coup de la contrainte, mais en plus elle la retournait contre autrui au lieu de se contenter de se l’appliquer à elle-même. Qu’une poignée de fous cherche à s’appliquer à soi-même les contraintes de la loi morale kantienne, voilà qui prête à sourire ; qu’une infinité de connards retourne la contrainte morale vers autrui, voilà qui soulève l’indignation de la raison et le refus du cœur.
Je rouvrais alors ma besace et en tirai ce si beau livre, Apologie de l’indifférence, dont je venais d’interviewer l’auteur, et je retrouvai en quelques instants cet inexprimable parfum de liberté dont cette navrante fille ostensiblement dévouée m’avait, un instant, fait entrevoir toute la précarité…











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