Le nez en l’air : le blog de Coincoin



Crèchua : Portrait du Christ en SDF du canal Saint Martin…

Je dois dire, après quelques mois d’enseignement, que mon lycée m’a réservé bien des surprises ; après une épique rencontre au sommet avec les Warriors en un caniculaire dimanche d’août à la toujours très accueillante Gare du Nord où j’annonçais successivement que j’allais enseigner la philosophie à des classes technologiques – pause – le vendredi après-midi – pause – à Saint-Denis – pause – dans le 9-3 – stupeur – le temps avait passé et le moins que l’on pût dire était que tout se passait pour le mieux. Certes, quelques désagréments annexes, comme les conditions effroyables de transport dans la ligne 13 ou les journées pédagogiques à répétition ternissaient – et ternissent encore – quelque peu mon humeur habituellement badine et débonnaire, mais dans l’ensemble on ne pouvait que trouver un plaisir immense à enseigner dans un tel lycée.

Et puis il y eut jeudi dernier ; plus qu’une rencontre, une révélation ! Après deux heures de transport éprouvants de Saint Germain en Laye, lieu de l’innommable IUFM, à Saint-Denis, je découvris, en entrant, la crèche de Noël concoctée avec amour par notre cher établissement. Oh non pas, bien sûr, la crèche classique, habituelle, avec la petite cabane en bois et le papier kraft étoilé ; non, trop classique, trop banal, pas assez engagé, trop bourgeois. Alors il y eut l’idée de génie, l’idée qui allait réconcilier l’aspect chrétien et l’aspect social de la chose ; non pas un Christ chrétien, mais un Christ citoyen, un Christ qui-se-sent-concerné-par-la-misère-du-monde. Et pour ce faire, quoi de mieux qu’une crèche montée dans une Tente Quechua ?

tentequechua1.jpg

Une tente Quechua… Vous riez, vous riez, mais c’est que la gestion d’un établissement suppose de la diplomatie ma bonne dame ; dans un bahut où la majorité des élèves ne sont pas chrétiens, mais dont les parents payent malgré tout des droits d’inscription importants, il serait préférable de ne pas choquer ; et une crèche en plein air, mine de rien, ça discrimine l’espace visuel pour les non-chrétiens. Et puis, et puis…
la HALDE veille, alors certes on est catho, mais très raisonnablement : pas de faux pas ! Le Christ on l’expose mais a minima ; on célèbre sa naissance mais pour mieux en occulter sa dimension religieuse : cachez cette divinité que je ne saurais voir…

Alors, puisqu’il faut bien avoir une crèche, on fait appel à la dernière véritable sphère du sacré en France, le social. Baudrillard, dans un superbe ouvrage hélas épuisé, avait analysé ce parallèle entre la désacralisation du divin et la sacralisation du social ; le néo-socialisme a pour ambition, disait Baudrillard, de transformer la société en social : l’être lui-même a reçu l’injonction de se faire social dont la forme la plus rabâchée est celle de la solidarité. « Tout le discours sur le social, écrivait Baudrillard, est aujourd’hui tournoyant, car il équivaut à dire : la solidarité vous tiendra lieu de tout le reste. »[1] On ne saurait mieux dire ! Et cette solidarité qui vous tient lieu de tout le reste, c’est cette tente Quechua, symbole de solidarité avec les sans-abris, tenant lieu de spiritualité.

tentequechua2.jpg

 

Le Christ ne sera pas le Fils de Dieu venu sauver les hommes, mais bien plutôt le Fils du Dieu social venu aider les victimes-des-nouvelles-précarités. On ne célèbre pas cette naissance miraculeuse, annonciatrice de la rédemption, mais on s’extasie devant le symbole d’un Christ venu pour les exclus et les petits. Lui-même humble parmi les humbles, le Christ pousse la bonté jusqu’à se confondre avec ceux qu’il est venu sauver, en invitant non plus au recueillement – luxe bourgeois – mais bien à la solidarité par laquelle seule le salut sera acquis. La réflexion sur le salut de l’homme se trouve ainsi absorbée par le social qui ne souffre nulle extériorité ; le social est tout, et ce qui n’en est pas perd son droit à être ; la venue du Christ devrait, en toute logique, inviter les croyants à penser leur foi et approfondir leur rapport à la sotériologie. « Au lieu de cela, écrit Baudrillard dans une phrase fulgurante, il faut que rayonne le social dans son enchaînement lumineux, transparent, contractuel, démocratique. »[2]

Alors ce Christ social, ce Christ-citoyen, qui n’a de justification que sociale, se trouve investi d’un imaginaire lui-même social, et exclusivement social. On l’imagine en Jean Rochefort sortant une tête inhabituellement grave de sa tente Quechua quittant l’espace d’une nuit son douillet appartement pour partager le quotidien difficile de ces sans-abris afin de gueuler à la face du monde pétrifié que dormir dans la rue, c’est dur, merde, quoi !

On l’imagine en François Hollande notre Christ, hurlant devant les micros qu’il « n’aime pas les riches », indigné que l’on puisse encore croire au XXIè siècle que Dieu souhaite sauver aussi ceux qui ont un toit. Non, le Christ n’est venu que pour les humbles, les défavorisés, les sans-rien (les sans-droits, les sans-papiers, les sans-abris, rayez la mention inutile) et cette crèche-tente en témoigne : le Christ n’est pas le Fils de Dieu mais bien plutôt le symbole des exclus ; comme eux, il souffre, et il n’est jusqu’à sa naissance qui ne témoigne de cette précarité sociale insoutenable.

On l’imagine encore jouant le rôle d’un animateur social généreux et révulsé par la misère sociale dans un téléfilm de Bertrand Tavernier commandé par le service public ; il serait né d’une mère juive et d’un père arabe, et ce beau métissage signalerait avec la subtilité d’un pachyderme dans une boutique de porcelaines la vanité du conflit israélo-arabe.

Mais ce en quoi on ne l’imagine pas, ce Christ né dans une tente Quechua, c’est en fils de Dieu, venu enlever le péché du monde…



[1] Jean Baudrillard, La gauche divine, Grasset, 1985, p. 96

[2] Ibid. p. 103


  1. Elise écrit:

    Somptueusement drôle et férocement vrai! BRAVO Darling!

    Citer | Posté 17 décembre, 2008, 13:02
  2. camille écrit:

    Excellent ! Quel retour en grande forme, cher canard !

    Citer | Posté 17 décembre, 2008, 13:15
  3. coincoin écrit:

    Tant que cela ? Merci darling…

    Citer | Posté 17 décembre, 2008, 13:49
  4. coincoin écrit:

    Merci chère Camille !

    Citer | Posté 17 décembre, 2008, 13:50
  5. solene écrit:

    Très bien vu, bravo !
    Contente d’avoir pu voir cette magnifique tente… et surtout sa merveilleuse guirlande !!!

    Citer | Posté 17 décembre, 2008, 15:07
  6. coincoin écrit:

    Merci chère Solène ; un tel chef d’oeuvre, ça ne se garde pas pour soi, ça se partage !

    Citer | Posté 17 décembre, 2008, 15:38
  7. Jean-Baptiste Bourgoin écrit:

    Excellentissime ! Que dire de plus ?

    Citer | Posté 17 décembre, 2008, 16:34
  8. coincoin écrit:

    Merci cher Jean-Baptiste !

    Citer | Posté 17 décembre, 2008, 19:28
  9. Slévin écrit:

    Coucou Thibaut,
    j’ai une idée lumineuse: et si Romy et moi logions dans cette petite tente qui a l’air si confortable le temps d’un week end? nous te verrions le lundi, de retour au lycée.

    Citer | Posté 17 décembre, 2008, 22:04
  10. Marion écrit:

    Cher Thibaut,

    Slévin vient de me faire part de son projet de loger dans la tente pour le week end, je ne sais pas ce que tu en penses, mais j’ai peur que nos petits prennes froid. Slévin a l’air d’avoir craqué sur la guirlande et le sapin…où va t’on?

    Citer | Posté 17 décembre, 2008, 22:07
  11. coincoin écrit:

    Cher Slévin,

    Je ne suis pas très favorable à cette idée ; cette tente n’est pas à moi, et pour les humains elle contient quelque chose de sacré ; en outre, l’endroit où elle se trouve n’est pas suffisamment sécurisé pour deux petits chats comme vous.

    Citer | Posté 18 décembre, 2008, 9:09
  12. coincoin écrit:

    Marion il te faut raisonner ton Slévin…

    Citer | Posté 18 décembre, 2008, 9:11
  13. aldeaselva écrit:

    Il faudra qu’un jour on m’explique la relation entre la souffrance du Christ qui était une (sa) revendication spirituelle et les revendications sociales actuelles qui sont elles, toutes matérielles.

    Citer | Posté 13 janvier, 2009, 18:22
  14. nez en l'air écrit:

    à moi aussi à vrai dire…

    Citer | Posté 13 janvier, 2009, 20:13
  15. communressac écrit:

    bon je voulais, cher coin coin, vous adresser un message sérieux, mais je vois que cet espace de commentaire est assez privatif, nourri de références amicales que je ne voudrais pas troubler…
    mais quand même, juste vous dire que la référence à Baudrillard me semble un peu abusive. Certes, il interroge l’idée de social, et de son pendant la solidarité, mais pour en dénoncer le risque d’avènement. C’est un discours daté, et il faut rendre hommage à Baudrilllard d’avoir, contrairement à d’autres, risqué sa pensée à l’épreuve du monde qui se fait.
    Les temps actuels ne me semblent pas confirmer l’hypothèse de Baudrillard. Avez vous compté, lors de la dernière campagne présidentielle, l’occurrence du terme « solidarité ». C’est vite vu: même la candidate socialiste (rappelez moi son nom) préférait évoquer les politiques « d’assistance ».
    Au delà de l’anecdote, vous admettrez que le social n’est guère, ces jours ci, en odeur de sainteté (voyez comment en Guadeloupe le discours on ne peut plus social du NKP est absolument inaudible, au point qu’on veut en faire un enjeu de prétoire). L’avènement du social n’a pas eu lieu: peut-être pouvez vous vous en réjouir; ce n’est pas mon cas. Donc il me semble un peu cavalier d’interpréter votre Créchua à l’aune de ce non-événement.
    Mais ceci dit,votre plume est alerte et ce fut un plaisir de vous lire
    Cordialement

    Citer | Posté 10 mars, 2009, 22:46
  16. nez en l'air écrit:

    Merci pour votre très aimable commentaire.

    Je ne sais pas combien de fois les candidats ont employé le mot « social » ou « solidarité » dans la campagne, mais je crois que Baudrillard a entièrement raison : la question, à mes yeux, est celle de savoir s’il y a aujourd’hui une extériorité au social : il me semble que non. Tout problème est traité comme un problème social, comme si toute transcendance à ce champ était devenue impensable.

    J’ai une perception très différente du NKP : il me semble qu’au contraire, la lutte de ce mouvement est décrite comme une lutte pour les salaires et les conditions de vie, et la meilleure preuve est le fait qu’une écrasante majorité des Français est favorable à cette lutte, ce qui ne serait pas le cas si le mouvement était perçu comme autre qu’un discours social.

    Je vous donne un exemple pour finir : Total fait des bénéfices, ce qui est une information purement économique. Tous les media ne s’intéressent qu’au versant social de tels bénéfices, en posant les quelque probables 500 licenciements. Nul ne parle de la manière dont fonctionnent les bénéfices, mais tout le monde se rue sur le problème social du licenciement. C’est à proprement parler stupéfiant, mais c’est là, me semble-t-il, le signe (parmi mille autres) de l’envahissement radical du social.

    Citer | Posté 11 mars, 2009, 9:47
  17. booguie écrit:

    bonjour à vous tous, ma démarche et pour une amie qui doit se faire opérée en avril son plaisir sera de dépassé les 50 000visiteurs, à tous, on peut y arriver,j’ai besoin de vous si vous le voulez bien, cinq minutes,un clic un com un rêve qui se réalise
    merci pour elle
    http://isabelled.unblog.fr
    c’est facile, soyez nombreux,inviter vos connaissances
    bon dimanche à tous

    Dernière publication sur Liberté d'expression. : Professeur Jill_Patrice Cassuto:

    Citer | Posté 29 mars, 2009, 1:38
  18. Frère Josselin écrit:

    merci à toi pour ce bel article que je découvre suelement aujourd’hui bien après la période de noel et après avoir plusieurs fois contempler cette créchua en passant devant au lycée…

    Belle analyse de ta part, mais pour rester sur le plan des idées et de leur généalogie… je sens un certain fond de nestorianisme derrière ta critique, ou, en tous cas, une certaine difficulté à penser l’incarnation – sublime banalité : la penser est impossible en toute rigueur de terme puisqu’il s’agit d’un mystère, mais au moins à l’envisager. Me trompe-je ?

    cette difficulté peut avoir une origine biographique dans ton cas puisque les Eglises d’Orient ont été plus marqué par cette tentation que celle d’Occident – ce qui ne préjuge pas du tout de ses conséquences pratiques.

    L’incarnation ne rend-elle pas possible la croisée des plans humains et divins ? L’humano-divinité du Christ n’est-elle pas actualisable hic et nunc ? or en ces temps de crise et de pessimisme français, ce symbole digne des mythologies de Barthes qu’est la tente Quecha n’avait-il pas toutes les chances de faire mouche au même titre que la croix à l’époque de Jésus, comme un point d’interrogation jeté par un Dieu plus philosophe qu’il en a l’air dans le monde des humains trop humains ? la preuve, ton article ?

    au plaisir…

    Citer | Posté 19 avril, 2009, 15:28
  19. nez en l'air écrit:

    Cher Josselin

    Merci de ta lecture.

    Je ne suis pas certain toutefois de te suivre parfaitement sur le fond car nous sommes d’accord ! Le problème, à mes yeux, de la crèche, c’est précisément qu’elle occulte l’incarnation au sens où l’incarnation ne peut être réduite au seul social : c’est d’abord un mystère, et donc ce que l’esprit ne peut pas intellectuellement comprendre ; par conséquent, réduire Noël à une crèche, donc à une dimension sociale ultra localisée (Augustin et le canal saint Martin) c’est à mon sens manquer le mystère et promouvoir l’évidence de la doxa contemporaine là où il y a incompréhension et beauté.

    Citer | Posté 21 avril, 2009, 10:05

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