Le nez en l’air : le blog de Coincoin


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Le Soleil exterminateur de la place Vendôme

Alors que j’attendais Jennifer place Vendôme, devant le 14, je me pris à observer la colonne et ses inscriptions : l’attente féminine génère parfois des découvertes étonnantes dont je m’empresse de faire part à ces lecteurs d’élite que sont ceux de ce blog (ouarf ouarf).

La place Vendôme, initialement place Louis Le Grand, d’une grande élégance, symbole parisien du Grand siècle, dessinée par Hardouin-Mansart, présente dès le départ de glorieuses visées. En 1685, Louvois qui est en compétition avec La Feuillade, désire embellir la ville et lui conférer gloire et rayonnement par une présentation prestigieuse des institutions officielles comme la Bibliothèque nationale. De ce désir de prestige découle le paradoxe d’une place dont seules les façades furent construites, façades encadrant en 1699 une statue équestre du roi en costume romain. « Malheureusement, aucun acquéreur ne se présente, et la ville charge Hardouin-Mansart de prévoir un nouveau plan. Les façades sont avancées d’une vingtaine de mètres, ce qui diminue la superficie de la place qui devient octogonale, et pourvues d’un décor qui présente une grande similitude avec celui de la place des Victoires, si ce n’est que l’ordre corinthien y remplace l’ionique. »[1]  Ce n’est qu’en 1720 que fut ainsi achevée la place.

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Malgré tous ces aléas financiers, la Place Vendôme apparaît aujourd’hui comme le symbole de l’harmonie réussie, de la proportion parfaite, du colossal mis au service du détail harmonieux. Pourtant, la place qui avait en son centre la statue de Louis XIV jusqu’en 1792, année à laquelle les révolutionnaires décidèrent de renverser celle-ci, fut l’objet de critiques esthétiques. En effet, après que Denon eut suggéré d’élever, pour célébrer Austerlitz, une colonne à la gloire de la Grande armée sur le modèle de la colonne Trajane à Rome, la Commune prit ombrage de ce symbole impérial et le renversa. Mais à l’audience du 14 août 1871, date à laquelle eut lieu le procès de membres de la Commune, Courbet (le peintre) justifia ainsi sa participation au projet de déboulonner la colonne et de la réédifier aux Invalides : 

« Le Président. – Il paraît que la colonne Vendôme vous était particulièrement désagréable. Dès le 14 septembre vous en demandiez la démolition. 

Courbet : – … Pour moi, cette colonne obstruait. Un individu n’a pas le droit d’entraver la circulation, cette colonne était mal placée… Moi je ne considérais la chose qu’au point de vue plastique. Je n’avais aucune haine contre la colonne, puisque mon oncle a été un des officiers du Premier Empire ; mais je voulais la mettre ailleurs, où elle fût mieux en vue. Je voulais la déboulonner. Si vous aviez fait attention, au point de vue de l’art, à cette colonne, vous auriez été de mon avis. C’était une mauvaise reproduction de la colonne trajane. C’était de la sculpture comme un enfant en ferait. Pas de perspective. Rien. Les figures sont absolument grotesques. 

Le président : – C’est alors un zèle artistique, tout simplement, qui vous poussait à en vouloir à cette colonne. 

Courbet : – Tout simplement. Sur la place Vendôme, c’était une prétention malheureuse d’œuvre d’art qui faisait rire les étrangers. Aux Invalides, c’était autre chose. C’était un souvenir militaire qui n’avait pas besoin d’être artistique. »[2] 

On le voit, cette colonne dont la présence n’a en effet rien de gracieux, ne se justifie pas d’un point de vue esthétique. Quiconque connaît la place Vendôme n’a pu qu’éprouver prosaïquement la difficulté de trouver un point de vue acceptable pour que la colonne se laisse enfermer dans le viseur d’un appareil photo tant la taille de la Colonne excède la logique harmonique du lieu. C’est donc que l’intérêt de la colonne est ailleurs. 

Il me semble que la justification de la colonne se trouve dans son symbolisme : à l’instar de la colonne de Juillet à la Bastille, celle de la place Vendôme est creuse, ainsi que l’indique la porte de bronze, imposante et double, ouvrant vers un escalier à spirale. La porte se trouve encadrée de deux déesses, soutenant un frontispice dont la formule est : NEAPOLIO. IMP. AUG. Pourquoi donc, se demandera le lecteur, Napoléon a-t-il ainsi travesti son nom ? Neapolio ne laisse aucun doute sur le sens délivré : jouant sur la préfixe grec « nè » signifiant « véritable », ou parfois « total », Neapolio désigne étymologiquement le « véritable Apollon », auquel s’identifie par un glissement sémantique Napoléon. Et cela va devenir rapidement remarquable de cohérence : en effet, si Napoléon se campe en avatar d’Apollon, Dieu de la lumière que les Grecs identifiaient à Horus, Dieu du soleil lumineux, ce n’est qu’en vertu d’une continuité du grand dessein solaire initié par Louis XIV, Roi-Soleil, qui avait fait orner chaque fenêtre du premier étage de la place « d’une balustrade en fer forgé où s’inscrit un soleil d’or. »[3]

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Admirable thématique solaire donc, qui structure la place Vendôme et sa colonne, ainsi reliées par l’astre dominant. Mais on ne saurait s’arrêter en si bon chemin. Nous avions signalé le double sens du préfixe nè, à la fois véritable et total ; si donc nous décidons de traduire nè par « total » et si nous décidons de traduire également Apollon, qui signifie exterminateur, alors « Neapolio pourrait se traduire par « l’exterminateur total ». »[4] Ainsi se comprendrait la présence de cette colonne aux scènes guerrières et militaires, faites de la fonte des canons d’Austerlitz, véritable hymne au Soleil exterminateur qu’était Napoléon. De là à dire que la Justice, dont le ministère est situé place Vendôme, exerce elle-même sa loi exterminatrice… 



[1] Paris, de la préhistoire à nos jours, Bordessoules, 1985, p. 299

[2] Cité in Action artistique de la ville de Paris, Le 1er arrondissement, Paris, 2000, p. 132

[3] Ibid. p. 130

[4] Raphaël Aurillac, Guide du Paris maçonnique, Dervy, 1998, p. 37


PHILIPPE PRYMERSKY Artiste ... |
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