Le nez en l’air : le blog de Coincoin


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Saint Merri ou l’église du Diable

J’inaugure cette nouvelle rubrique non sans plaisir, tant elle me rappelle ma passion lycéenne, à savoir celle de l’étude de l’ésotérisme parisien. Nul ordre symbolique ne sera ici respecté, je choisirais plutôt des endroits en fonction des pérégrinations récentes et c’est tout naturellement que Saint-Merri, église parisienne fort célèbre, a été retenue en raison d’un concert tout à fait sympathique auquel j’assistai il y a peu, en compagnie de Mister Elgar.

Eglise fort ancienne, commencée en 1520 et achevée en 1612, elle présente un aspect étonnamment gothique pour un édifice de cette époque, édifice difficilement admirable toutefois, tant il se trouve écrasé par les rues qui l’encadrent. Puisque tout a un commencement, levons le nez vers le portail et là surgira la première surprise, à savoir une étonnante pierre sculptée d’une trentaine de centimètres de haut androgyne. Cette étrange figure, masculine par son sexe en érection et féminine par sa poitrine s’offre au regard dans une position classique pour les géomanciens, à savoir en X. Un sourire inquiétant irradie son visage tandis que se détachent derrière le personnage deux ailes dentées, proches de celles d’une chauve-souris. 

Qui représente donc cette étrange figure, surplombant une église ordinaire ? Beaucoup, dont du reste Robert Ambelain, grand maître de la loge Memphis-Misraïm ont interprété cette sculpture comme étant une représentation du Baphomet, figure divine adorée par les Templiers. C’est, du reste, également la thèse de Martin Garay[1], historien de la Capitale. Un fait milite en la faveur de pareille interprétation : en 1870, Louis de Ronchaud, directeur de l’Ecole du Louvre, rendit un rapport dans le cadre d’une étude sur l’Inventaire général des richesses nationales et affirma que cette sculpture était d’origine, et non rajoutée en 1842 lors de la restauration de l’église, comme certains l’avaient affirmé ; l’incongruité de la présence d’une sculpture aussi peu catholique trouvait alors une explication dans la proximité temporelle et même géographique avec les Templiers, tant le quartier fut, au XVè siècle, réputé pour son activisme occultiste.

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Bien évidemment, un symbole n’est jamais esseulé et Saint Merri ne fait guère exception à la règle ; si l’église est placée sous le patronage de cet inquiétant Baphomet au sexe turgescent, et aux cornes souvent attribuées au Diable, il nous faut nous mettre en quête de quelque symbole sexuel au même endroit et c’est fort naturellement que nous trouvons sous la voussure de la façade de l’église un… escargot, symbole par excellence de la régénération et du sexe : analogie parfaite de la vulve et de la bave[2] selon Jean Chevalier. Symbole hermaphrodite, comme son congénère du baphomet, il évoque la régénération pour une raison fort évidente : le printemps venu, il sort de sa coquille en brisant la membrane constituée de salive qu’il avait constituée pour l’hiver. De surcroît, l’escargot est un symbole lunaire, en raison même du caractère de régénération périodique que nous venons de voir ; il ne serait donc pas surprenant de trouver, dans l’église, d’autres symboles évoquant la présence lunaire. 

Une fois passé le portail, on pourra s’attarder sur les quelques peintures qui ornent l’intérieur de l’église mais surtout on se précipitera sous la rosace septentrionale, composée de croissants lunaires (merci à l’escargot qui avait indiqué ce qu’on devait trouver), croissants symbolisant évidemment le « retour des formes »[3], et s’intégrant parfaitement à l’idée de régénération infinie, trouvée chez l’escargot. 

Au-delà de ce symbolisme lunaire de l’éternel retour, il nous faut pousser le regard légèrement au-dessus de cette rosace étrange, afin de découvrir un pentagramme inversé, c’est-à-dire avec la pointe vers le bas. « D’une façon générale, écrit Jules Boucher, le Pentagramme avec une seule pointe en haut est considéré comme actif et bénéfique ; on y inscrit l’homme avec la tête et les quatre membres aboutissant à ses extrémités. Le pentagramme inversé, avec deux pointes en haut est considéré comme passif et maléfique ; certains occultistes, en mal de démonialité, y ont inscrit une tête de bouc, emblème des instincts de l’animalité. »[4] Le Baphomet, dont certains voient en lui une figure diabolique, semble ainsi annoncer que la demeure qu’il protège, loin d’être celle de Dieu, serait bien plutôt celle du diable, comme en témoigne la présence incompréhensible de ce pentagramme inversé, en plein cœur du transept septentrional. 

Du reste, que ce pentagramme soit inscrit vers le septentrion n’est en rien innocent ; selon le livre Bahir, le mal et Satan se tiennent très précisément au Nord, vers l’étoile polaire, et c’est du Nord que provient tout principe maléfique en toute bonne symbolique. La présence du Baphomet à l’entrée peut donc être interprétée comme l’annonce d’un lieu non plus dédié à Dieu mais au Malin, et incite à trouver les traces réservées aux initiés de cette substitution. Louis Pauwels, par exemple, dans le fort célèbre Matin des magiciens, insiste longuement et à plusieurs reprises sur l’importance du Nord pour les confréries ésotériques, comme la société Thulé, société qui prit pour nom une île mythique disparue, située quelque part dans l’extrême Nord[5]. Les nazis auraient même monté une expédition, en plein durant la seconde Guerre Mondiale afin de retrouver les traces de cette île qui leur aurait octroyé les forces de la victoire. « Comme l’Atlantide, Thulé aurait été le centre magique d’une civilisation engloutie. Pour Eckhardt et ses amis, tous les secrets de Thulé n’auraient pas été perdus. Des êtres intermédiaires entre l’homme et les intelligences du Dehors disposeraient, pour les initiés, d’un réservoir de forces où puiser pour redonner à l’Allemagne la maîtrise du monde (…). »[6] 

Il se dit, enfin, que les vitraux des fenêtres hautes du chœur, seraient alchimiques, mais j’avoue que ma vue vieillissante ne me permit guère de contempler le Grand Œuvre et j’ai le regret de conclure cette très brève étude par ces quelques mots d’impuissance. Néanmoins, pour tous les amoureux de Huysmans, célèbre écrivain occultiste repenti, je ne saurais trop conseiller Les églises de Paris[7] où, le promeneur parisien nous livre ses impressions et parle à mots couverts du symbolisme de Saint Merri ainsi que de saint Julien le Pauvre, Notre Dame, et saint Germain l’Auxerrois. 

 


[1] Martin Garay, L’église saint Merri de Paris, ACLT, 1982

[2] « Comme le coquillage, l’escargot présente un symbolisme sexuel : analogie avec la vulve, matière, mouvement, bave. » in Jean Chevalier et Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, Robert Laffont, coll. Bouquins, 1992, p. 414

[3] Ibid. p. 317

[4] Jules Boucher, La symbolique maçonnique, Dervy, Paris, 1948, p. 224

[5] Louis Pauwels, Le matin des magiciens, Gallimard, 1960, folio, 1972, p. 420, sqq.

[6] Ibid. p. 420, sq

[7] Joris Karl Huysmans, Les églises de Paris, Paris éditions, 2005


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