Le nez en l’air : le blog de Coincoin



Jean Baudrillard IV : Baudrillard polémiste

1°) L’art contemporain pris au pied de la lettre

Un des articles les plus célèbres de Baudrillard concerne le « complot de l’art », écrit en pleine tempête de Requiem pour une avant-garde et des débats autour du fascisme supposé de ceux qui osaient critiquer la médiocrité de l’art contemporain. De même que le politique avait perdu son sens en se perdant dans un champ social qui se voulait « transpolitique », de même l’art a perdu tout désir d’illusion « au profit d’une élévation de toutes choses à la banalité esthétique, et qui donc est devenu transesthétique. »[1]Baudrillard, pourtant penseur catalogué post-moderne, s’en prit alors aux chimères navrantes de la production contemporaine allant jusqu’à écrire que « la majeure partie de l’art contemporain s’emploie exactement à cela : à s’approprier la banalité, le déchet, la médiocrité comme valeur et comme idéologie. Dans ces innombrables installations, performances, il n’y a qu’un jeu de compromis avec l’état des choses. »[2]   

L’art contemporain prétend sublimer le médiocre dans l’art ; mais cette sublimation est impossible par nature, elle manque son but, et ne fait que redoubler la médiocrité, « c’est une médiocrité à la puissance deux. »[3] Toute la feinte de l’art contemporain, analysait avec humour Baudrillard, était de faire croire qu’il visait la nullité alors que celle-ci constituait son point de départ : l’art contemporain part du nul et navigue vers le nul en visant le nul, tout en faisant croire qu’il est génial. « Toute la duplicité de l’art contemporain est là : revendiquer la nullité, l’insignifiance, le non-sens, viser la nullité alors qu’on est déjà nul. Viser le non-sens alors qu’on est déjà insignifiant. Prétendre à la superficialité en des termes superficiels. »[4] C’était là une analyse fort subtile, consistant à prendre au mot l’art contemporain, à refuser qu’il y eût un passage, une sublimation dans l’art de la médiocrité, et ainsi à appliquer à l’art l’immanence – c’est-à-dire l’unicité du niveau de lecture – qui était échue au champ social : il n’y a en art qu’un seul plan, celui de la médiocrité dont il se revendique. 

Naturellement, cette critique de Baudrillard est à replacer dans le cadre général de sa pensée, à savoir la fin du symbolisme ou de l’attribution possible d’un symbolisme selon la subjectivité : l’art contemporain détruit l’illusion mais aussi l’imaginaire. Il force bien plus le concept qu’il ne convoque l’imaginaire et, à ce titre, contribue pour sa part à ruiner la possibilité d’un symbolisme qui faisait la force des rapports sociaux d’autrefois. De ce fait, tous les prétendus connaisseurs de cet art contemporain, tous ceux qui prétendent comprendre ces productions ahurissantes de médiocrité ne font que mentir : ils promeuvent une « initiatique de la nullité. »[5] Cette critique eut d’autant plus de portée que Baudrillard avait, jadis, longuement écrit sur Warhol, pour en dire grand bien et engendra moult accusations de fascisme à l’encontre de l’auteur de La société de consommation, accusations dont il s’expliqua, non sans malice, dans Libération.

2°) La conjuration des imbéciles

De ce débat quant à l’art contemporain, Baudrillard en déduisit un parallèle, entre l’incapacité moderne de créer et l’incapacité de lutter efficacement contre le Front-National. Pourquoi, se demandait, accablé, Baudrillard, quiconque se mettait à douter de la génialité de la production contemporaine en art, devait être immédiatement assimilé à un agent fasciste de l’extrême droite ? Pourquoi ces amalgames scandaleux, fondés sur rien, sinon l’intimidation comme signe ultime de la vacuité d’une pensée, vacuité qui permit à Baudrillard de forger le titre célèbre de son article : « la conjuration des imbéciles ».

« (…) Que peut-on opposer à cette conjuration respectueuse des imbéciles ? Rien malheureusement ne peut corriger ce mécanisme de perversion intellectuelle, puisqu’il s’inspire de la mauvaise conscience et de l’impuissance de nos élites «démocratiques » résoudre aussi bien l’impasse de l’art que l’impasse politique de la lutte contre le Front national. La solution la plus simple est de confondre les deux problèmes dans la même vitupération moralisante La vraie question devient alors : ne peut-on plus l’ « ouvrir » de quelque façon, proférer quoi que ce soit d’insolite, d’insolent d’hétérodoxe ou de paradoxal sans être automatiquement d’extrême droite (ce qui, il faut bien le dire, est un hommage à l’extrême droite) ? Pourquoi tout ce qui est moral, conforme et conformiste, et qui était traditionnellement à droite, est-il passé à gauche ? »[6] Cet article, qui fit grand bruit, charrie bon nombre de thématiques déjà présentes dans La gauche divine ; tout d’abord une production artistique qui, sous couvert de la défense de l’art et de la culture, était devenue – et est encore, du reste – intouchable sous peine d’accusations ignominieuses. Autre thèse de cet article, la totale méprise à l’égard du sens du Front-National : de même que l’on sacralise indûment, pour des motifs purement ridicules, l’art contemporain, qui se trouve par là même dénaturé car surévalué, de même on se trompe quand on aborde le phénomène Le Pen car on le dénature en surévaluant sa menace ; ce n’est pas là une thèse récente pour Baudrillard qui, dès 1985, avait raillé tous ceux qui faisaient de Le Pen un monstre indépassable : 

« Le Pen n’est pas pour autant un phénomène fasciste. Rien ne sert de se faire peur. Le temps est loin où la démocratie libérale était la ménopause du corps social, et le fascisme son démon de midi. »[7] Relativisant le « danger » Le Pen, il avait moqué les pseudo-résistances à la pseudo-menace fasciste, pseudo-résistance qui conférait à une génération en mal de sensations fortes l’ivresse du sentiment de force résistante face à la menace phantasmée : 

« Le Pen n’est qu’un eczéma ou une volaille écorchée, qui témoigne beaucoup plus que de sa force propre, de la faiblesse intrinsèque de tous les systèmes politiques actuels (…). »[8]

Autrement dit, la médiocrité même du système actuel, aux yeux de Baudrillard, empêchait que son antithèse absolue – Le Pen – fût elle-même puissamment élaborée : elle n’est qu’un prurit à la mesure de ce qu’elle prétend détruire, c’est-à-dire médiocre. Toutefois, afin de se dissimuler la médiocrité de son propre système, la « gauche divine » préfère faire de son opposant un monstre absolu, qui confère en retour une dignité forte à ce à quoi il s’oppose. Bref, en accordant trop d’importance au phénomène Le Pen, la « résistance » s’aveugle du même coup sur la faiblesse des valeurs qu’elle défend, bien que la résistance lui permette de croire en la force de cela même qu’elle promeut.

3°) Les événements voyous

Enfin, Baudrillard analysa les récents événements, du « Non » au référendum à la révolte des banlieues, en passant par les manifestations contre le cpe.

Si l’on peut douter de la dimension quelque peu grandiloquente qu’il donna au « non », pensé comme cette espèce du retour du symbolique, ce refus de la transparence absolue et de ses intentions cachées, il n’en demeure pas moins que son analyse était intéressante ; un « non » gaulois comme refus de l’automatisme du « oui », mais aussi un certain refus du sens du « oui » :

« Le oui lui-même n'est plus exactement un oui à l'Europe, ni même à Chirac ou à l'ordre libéral. Il est devenu un oui au oui, à l'ordre consensuel, un oui qui n'est plus une réponse, mais le contenu même de la question. 

Ce qu'on nous fait subir, c'est un véritable test d'europositivité. Et ce oui inconditionnel génère spontanément, par une réaction à la fois d'orgueil et d'autodéfense, un non tout aussi inconditionnel. Je dirais pour ma part que le vrai mystère, c'est qu'il n'y ait pas une réaction plus violente, plus majoritaire encore, pour le non et contre cette oui-trification. 

Il n'y a même pas besoin de conscience politique pour avoir ce réflexe : c'est le retour de flamme automatique contre la coalition de tous ceux qui sont du bon côté de l'universel ­ les autres étant renvoyés dans les ténèbres de l'Histoire. Ce sur quoi les forces du oui et du Bien se sont trompées, c'est sur les effets pervers de cette supériorité du Bien, et sur cette sorte de lucidité inconsciente qui nous dit qu'il ne faut jamais donner raison à ceux qui l'ont déjà. »[9]

On peut douter de cette glorification de la résistance d’un « non » à une sorte d’affirmation permanente sur le mode de l’acquiescement devenue odieuse et y voir plutôt quelque chose de l’ordre du ressentiment, une thématique nietzschéenne me semblant plus pertinente pour penser cet événement, mais le mérite de l’article de Baudrillard est celui de la cohérence avec l’ensemble de sa pensée : de surcroît, l’article écrit avant le jour du référendum prédisait avec justesse les résultats du vote. Enfin, il ne faudrait pas passer sous silence la conclusion de l’article qui s’achevait sur la crainte d’une perte définitive de la souveraineté conjointement à la fin de la représentation parlementaire : le décalage entre le vote des citoyens et celui du parlement signe l’impossibilité de la représentation politique, dans les temps modernes :

« L'Europe elle-même n'est qu'une péripétie de plus sur la voie d'une échéance bien plus grave, celle d'une déperdition de la souveraineté collective ­ à l'horizon de quoi se dessine un autre profil que celui du citoyen passif ou manipulé : celui du citoyen-otage, du citoyen pris en otage par les pouvoirs, c'est-à-dire ­ la prise d'otage étant devenue la figure même du terrorisme ­ une forme ­ démocratique ­ de terrorisme d'Etat. »[10] 

 Plus intéressante me semble être l’analyse menée de la « révolte » étudiante lors du CPE. Reprenant exactement le principe qu’il avait appliqué à Le Pen, c’est-à-dire l’idée selon laquelle on valorise les révoltes pour valoriser ce à quoi s’oppose la révolte, il est amené à conclure au gigantesque jeu de dupes en œuvre : d’un côté, un pouvoir inexistant, Villepin, de l’autre une révolte de simulacre qui ne cherche pas à révolutionner un pouvoir pour la bonne raison qu’il n’existe plus, mais qui cherche bien plutôt à s’insérer dans un système qu’elle souhaite pérenne… « Donc, à ce niveau d'interprétation, le bilan est plutôt consternant : on a affaire à un événement farce, où l'un se joue le mélodrame du pouvoir et les autres, celui de la révolte, sans que personne fasse véritablement figure d'acteurs historiques. On aurait affaire à cette «farce schizophrénique» dont parle Ceronetti, trompe-l'oeil destiné à masquer la fin de tout pouvoir ­ aussi bien à ceux qui croient l'exercer qu'à ceux qui croient le subir ­ en même temps que la fin de tout contre-pouvoir. Duo théâtral et sans conviction. »[11] 

Le thème de la fin du pouvoir revient, ainsi qu’elle avait été analysée dans la Gauche divine ; le pouvoir suppose l’exercice d’une supériorité du dominant sur le dominé, idée désormais absurde dans le champ transparent de l’immanence sociale où ne subsiste que du contigu ; dès lors, toute démonstration de pouvoir mais aussi toute opposition au pouvoir ne peuvent être que simulacres et faux-semblants. Néanmoins, poursuit Baudrillard, il serait absurde de prétendre que le champ immanent et transparent est un long fleuve tranquille : de plus en plus de soubresauts l’agitent, de plus en plus d’actions exogènes viennent le déstabiliser : 11 septembre, 21 avril, émeutes, etc., autant de convulsions étranges qu’il s’agit de comprendre dans leur radicale étrangeté : c’est ce que Baudrillard nomme, en allusion aux Etats voyous, des « événements voyous » (rogue events) lesquels mettent fin, de temps à autre, aux « événements farce »[12] Le pouvoir, ou plutôt ce qu’il en reste, risque ainsi de se condamner à ne plus être que cette force de régulation, écrasant ces événements voyous afin de retrouver le lisse de la transparence.

« Le pouvoir, lui ou ce qu'il en reste, n'a plus qu'une fonction sécuritaire, préventive et policière : annuler, liquider, effacer les traces de ces événements hors norme. Quant à en effacer les causes, c'est impossible ­ il faudrait changer toutes les données ; or le pouvoir tel qu'il est ne vit que de cette situation pourrie. Désamorcer de telles situations, sauver les apparences (exactement ce qui se fait actuellement en France). Mais on sait que toutes ces procédures de récupération n'ont jamais fait que fomenter d'autres événements plus graves encore. »[13]

Si l’on a bien suivi ce que dit Baudrillard, on comprend alors que ces fameux « événements voyous » ne sont rien d’autre que la transposition contemporaine des événements supraconducteurs, c’est-à-dire de ces événements nés d’une situation donnée et destinés à anéantir la situation donnée. Le pouvoir, dit Baudrillard, ne peut lutter contre les causes des rogue events car cela lui imposerait de se détruire lui-même, ce qui signifie très clairement que le « pouvoir » engendre ses propres motifs de destruction, exactement à la manière des événements supraconducteurs…


[1] Jean Baudrillard, Le complot de l’art, in Libération, 20 mai 1996, reprint in le complot de l’art, Sens&Tonka, 2005, p. 53

[2] Ibid. p. 61

[3] Ibid. p. 63

[4] Ibid.

[5] Ibid. p. 130

[6] Jean Baudrillard, La conjuration des imbéciles, in Libération, 7 mai 1997

[7] La gauche divine, p. 118

[8] Ibid.

[9] Jean Baudrillard, Ce que signifie le non, in Libération, 17 mai 2005

[10] Ibid.

[11] Jean Baudrillard, La tragédie, in Libération, 14 avril 2006

[12] Ibid.

[13] Ibid.




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