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Thibaut : La lutte avec l’ange de Delacroix I : Le Combat solitaire

I°) Le « combat solitaire » 

Avant toutes choses, je me permets de donner quelques renseignements purement factuels sur la réalisation de la chapelle des Saints-Anges de Saint-Sulpice. Thiers, le premier, sollicite Delacroix pour des travaux publics ; il ne connaît alors strictement rien à l’art de la fresque, et procède par tâtonnements et expérimentations, avant que de fixer sa propre méthode de décoration murale, en utilisant une huile additionnée de cire vierge. « Le morceau de bravoure, qui impressionnera et marquera ses successeurs, de Cézanne à Moreau et Redon, se situe entre la réalisation des décors de la bibliothèque du Sénat, celle de la Chambre des députés et la décoration du salon de la Paix à l’hôtel de ville. »[1]

Il reçoit la commande de la fresque de Saint Sulpice le 28 avril 1849 ; il l’achève en 1661. Plus de 12 années lui furent ainsi nécessaires pour mener à bien les trois fresques réalisées pour l’église parisienne, ce qui fit dire à Barrès que cette œuvre constituait le Testament de Delacroix. 

Le choix du sujet, à savoir La lutte de Jacob avec l’ange et Héliodore chassé du temple, ne va pas sans poser bon nombre de difficultés : initialement, il envisage quatre possibilités, une étape du chemin de croix, la mise au sépulcre, l’apocalypse, et l’ange renversant l’armée des Syriens. Il semble d’abord se décider pour un jeu de miroir entre l’élévation de la croix, et la descente au tombeau. « Le peintre, écrit ainsi Regamey, avait conçu d’abord deux pendants exacts où l’accumulation des personnages fût analogue. »[2] Notons que, déjà dans ce projet, se joue l’éternel balancement de l’ascension et de la descente, de l’envol et de l’enracinement, que nous avions relevés dans le poème de Cocteau. 

Mais, sans qu’aucune justification ne soit fournie, Delacroix change brusquement de thème, alors qu’il en avait commencé les esquisses, et opte pour la lutte avec l’ange et pour Héliodore. Nulle trace des motifs de ce changement soudain ne figure dans son célèbre Journal, si bien que tout se passe comme si la raison même pour laquelle Delacroix peint la lutte de Jacob avec l’ange demeurait aussi obscure que les motifs de la lutte en elle-même, dans le texte biblique

 Cette œuvre ruinera littéralement la santé de Delacroix, elle sera vécue par lui comme un combat, le combat ultime, contre la difficulté de modeler la matière. Les 12 années passées dans cette chapelle humide et obscure seront interprétées par Delacroix comme un appel à se dépasser soi-même, à vaincre l’adversité, si bien que bon nombre d’historiens de l’art ont aisément établi le parallèle entre la lutte de Jacob et la lutte de Delacroix lui-même[3], jusqu’à ce que cette comparaison devienne un topos de toutes les études consacrées au grand peintre ; ainsi, écrit Neret, « la Lutte de Jacob avec l’Ange a pu être interprétée comme un résumé de la vie et de la pensée du maître pour qui tout a toujours été lutte, combat spirituel entre sa volonté d’être classique et son génie de romantique, entre son admiration pour Racine et son amour pour Shakespeare. »[4] Il est indéniable que Delacroix se fût senti habité de quelque chose de l’ordre d’une identification à Jacob, au fur et à mesure de l’avancement de la fresque ; mais il est en revanche impossible de réduire totalement le sens de son œuvre à cette interprétation psychologique, quand bien même elle serait parfaitement fondée. 

Cette interprétation psychologique est, certes, légitime, puisque Delacroix écrit lui-même dans son Journal (1er janvier 1861) 

« La peinture me harcèle et me tourmente de mille manières à la vérité, comme la maîtresse la plus exigeante ; depuis quatre mois, je fuis dès le petit jour, et je cours à ce travail enchanteur, comme aux pieds de la maîtresse la plus chérie ; ce qui me paraissait de loin facile à surmonter me présente d’horribles et incessantes difficultés. Mais d’où vient que ce combat éternel[5], au lieu de m’abattre, me relève, au lieu de me décourager, me console et remplit mes moments, quand je l’ai quitté ? Heureuse compensation de ce que les belles années ont emporté avec elles ; noble emploi de vieillesse qui m’assiègent déjà de mille côtés, mais qui me laissent pourtant encore la force de surmonter les douleurs du corps et les peines de l’âme. »[6] 

  Il n’est ainsi guère possible de faire l’économie de la dimension psychologique de l’élaboration de l’œuvre, de la souffrance mêlée d’exaltation que connut Delacroix durant ces 12 longues années. Il serait malhonnête également de taire ce bouleversement, lui aussi psychologique, induit par la lecture d’un article de Gautier, en octobre 1855 : « Arrivé à un certain point de sa vie, sous peine de se répéter, le peintre doit changer de point de vue et, monté haut, embrasser un plus vaste horizon. C’est là, nous en convenons, une époque climatérique, un passage dangereux qu’on doit redouter de franchir. »[7] Ce passage vers la transcendance, cette ascension, Delacroix le tentera et cela donnera la fresque que l’on sait. 

 Il y a dans cette œuvre tout ce dont un homme est capable de mettre comme souffrance, comme douleur, comme impatience, mais aussi comme joie, comme espoir, comme désir. Cet éternel balancement se retrouve, encore une fois, dans les sentiments contrastés qu’il éprouve à l’égard de cette croix qu’il porte mais qui sera en même temps sa rédemption. Tout se passe comme si quiconque se penchait sur l’étrange destin de Jacob, devait avoir à lutter du plus profond de ses entrailles, comme si, en somme, le texte offrait au penseur quelque chose de l’ordre de la résistance la plus acharnée, ou au peintre quelque chose de l’ordre du non-représentable. Qui souhaite affronter Jacob dans sa radicalité ne pourra qu’en ressortir épuisé, voire vaincu. C’est là l’expérience de Delacroix, de Jean-Paul Kauffmann, mais c’est aussi là l’expérience plus modeste que nous avons connue, Elise et moi, à savoir cet incroyable épuisement qui résulta de notre rencontre avec Jacob.



[1] Gilles Neret, Delacroix, le prince des romantiques, Taschen, 2003, p. 73

[2] Raymond Regamey, Eugène Delacroix, l’époque de la chapelle des Saints-Anges, la Renaissance du livre, 1931, p. 177

[3] Comme en témoigne, par exemple, le beau tire de René Huyghe, Delacroix ou le combat solitaire.

[4] Gilles Neret, op. cit., p. 84 

[5] C’est moi qui souligne.

[6] Delacroix, Journal, Tome III, Paris, p. 317

[7] Cité par René Huyghe,  Delacroix ou le combat solitaire, Robert Laffont, 1990, p. 250


  1. emma et anthony écrit:

    je kiff la lutte et ma copine ossi(emma)

    Citer | Posté 26 octobre, 2007, 11:37

    Répondre

  2. Éric ZIEMBINSKI écrit:

    Merci pour ce texte, très instructif et agréable à lire.

    Citer | Posté 29 janvier, 2017, 22:49

    Répondre

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