Le nez en l’air : le blog de Coincoin


Le yeux d’Elsa

Tes yeux sont si profonds qu’en me penchant pour boire
J’ai vu tous les soleils y venir se mirer
S’y jeter à mourir tous les désespérés
Tes yeux sont si profonds que j’y perds la mémoire

À l’ombre des oiseaux c’est l’océan troublé
Puis le beau temps soudain se lève et tes yeux changent
L’été taille la nue au tablier des anges
Le ciel n’est jamais bleu comme il l’est sur les blés

Les vents chassent en vain les chagrins de l’azur
Tes yeux plus clairs que lui lorsqu’une larme y luit
Tes yeux rendent jaloux le ciel d’après la pluie
Le verre n’est jamais si bleu qu’à sa brisure

Mère des Sept douleurs ô lumière mouillée
Sept glaives ont percé le prisme des couleurs
Le jour est plus poignant qui point entre les pleurs
L’iris troué de noir plus bleu d’être endeuillé

Tes yeux dans le malheur ouvrent la double brèche
Par où se reproduit le miracle des Rois
Lorsque le coeur battant ils virent tous les trois
Le manteau de Marie accroché dans la crèche

Une bouche suffit au mois de Mai des mots
Pour toutes les chansons et pour tous les hélas
Trop peu d’un firmament pour des millions d’astres
Il leur fallait tes yeux et leurs secrets gémeaux

L’enfant accaparé par les belles images
Écarquille les siens moins démesurément
Quand tu fais les grands yeux je ne sais si tu mens
On dirait que l’averse ouvre des fleurs sauvages

Cachent-ils des éclairs dans cette lavande où
Des insectes défont leurs amours violentes
Je suis pris au filet des étoiles filantes
Comme un marin qui meurt en mer en plein mois d’août

J’ai retiré ce radium de la pechblende
Et j’ai brûlé mes doigts à ce feu défendu
Ô paradis cent fois retrouvé reperdu
Tes yeux sont mon Pérou ma Golconde mes Indes

Il advint qu’un beau soir l’univers se brisa
Sur des récifs que les naufrageurs enflammèrent
Moi je voyais briller au-dessus de la mer
Les yeux d’Elsa les yeux d’Elsa les yeux d’Elsa


Le Petit Nicolas à l’école de Philippe Meirieu

Alors que c’était grammaire, le directeur a frappé à la porte de l’espace-classe[1].

-          Debout a dit la professeure des écoles[2].

-          Assis a dit le directeur.

« Mes chers apprenants[3], a dit le directeur, j’ai le plaisir de vous informer que le lieu interdisciplinaire[4] a été retenu pour tester les compétences transversales[5]. Les compétences transversales, qu’est-ce que c’est, me demanderez-vous ? Et bien elles correspondent à des savoir-agir fondés sur la mobilisation et l’utilisation efficaces d’un ensemble de ressources. Elles ont toutefois ceci de particulier qu’elles dépassent les frontières des savoirs disciplinaires tout en accentuant leur consolidation et leur réinvestissement dans les situations concrètes de la vie, précisément en raison de leur caractère transversal. »[6]

« Des questions », a demandé le directeur ?

« Oui, a dit Clotaire. Qu’est-ce que c’est qu’une compétence transversale ? » Alors le directeur est devenu tout rouge et a envoyé Clotaire au piquet en hurlant que c’était un inappétent scolaire[7] et qu’il finirait en maison de détention provisoire[8]. Puis le directeur est parti, et la professeure des écoles a dû taper plusieurs fois avec sa règle sur son bureau parce qu’on était très nerveux et elle a interrogé Maixent sur les situations d’énonciation[9]et les déictiques[10].

A la récré, on est tous sortis sauf Clotaire qui était resté au piquet, et Geoffroy, qui a un papa très riche, nous a montré le nouveau référentiel bondissant[11] que son papa lui avait acheté ; il était rien chouette le référentiel bondissant de Geoffroy, il avait des tas de signatures, dont celle de Thuram et nous on était très impressionnés. Alors Geoffroy a proposé qu’on joue au foot et il a dit qu’il serait le capitaine de son équipe ; mais Eudes a demandé pourquoi, je vous prie, monsieur serait le capitaine ; « parce que le référentiel bondissant est à moi » a répondu Geoffroy. Ca lui a pas plu à Eudes ce qu’avait dit Geoffroy ; alors Eudes a poussé Geoffroy qui a laissé tomber le référentiel bondissant à terre et Rufus a tiré dedans mais il a pas eu de chance sur ce coup parce que le référentiel bondissant a heurté le Bouillon qui était en train de parler avec le directeur de la fin des MI-SE. Le bouillon est devenu tout rouge et est venu vers nous en demandant à qui était le référentiel bondissant.

Il est à Geoffroy a dit Eudes.

Sale cafard a répondu Geoffroy.

C’est Rufus qui a tiré, Monsieur, a dit Agnan, qui avait tout vu.

Alors Rufus a donné une claque à Agnan, malgré ses lunettes, et Agnan s’est mis à pleurer ; puis on a entendu un grand cri, c’était le Bouillon qui demandait un peu de calme. Le Bouillon a confisqué le référentiel bondissant de Geoffroy et nous a donné un référentiel bondissant aléatoire[12]avec lequel, il a dit, on ferait moins de dégâts parce qu’on y jouait avec les segments manipulateurs antérieurs[13]. Puis comme on savait pas comment fallait jouer, le Bouillon nous a montré : il a pris le référentiel bondissant aléatoire entre ses segments manipulateurs antérieurs, il a un peu couru et l’a passé à Alceste qui était derrière lui. Mais Alceste l’a pas rattrapé parce qu’il avait un croissant dans les mains. Alors le Bouillon s’est arrêté de courir, il est revenu vers Alceste et lui a demandé pourquoi il avait pas attrapé le référentiel bondissant aléatoire.

« Ben, vous voyez bien que je mange » a dit Alceste, en envoyant plein de miettes sur le Bouillon.

Le Bouillon a ouvert la bouche sans rien dire, nous a demandé si on avait bien compris, et a promis de rendre le référentiel bondissant à Geoffroy si on était sage. Alors on a drôlement promis, et on a commencé à jouer avec le référentiel bondissant aléatoire ; c’était rien chouette, on s’amusait bien et Eudes a eu l’idée de shooter dedans comme dans un référentiel bondissant normal : alors il a tiré et bing ! ça n’a pas loupé, il a brisé l’interface transparent[14] du bureau du directeur. La tête toute rouge du directeur est apparue et a demandé qui avait fait ça ; alors Eudes s’est mis à pleurer et a dit que c’était pas de sa faute.

« C’est vous qui avez tiré ? » a demandé le directeur à Eudes.

Eudes a redit que c’était pas de sa faute, que c’était le surveillant qui avait demandé qu’on joue avec ce référentiel bondissant aléatoire.

Le directeur a eu l’air étonné et a crié : « Le bouill… M. Dubon, venez voir, s’il vous-plaît ! »

Le bouillon est arrivé très vite.

« Monsieur Dubon, c’est vous qui avez donné ce référentiel bondissant aléatoire à cet apprenant ? »

« Euh oui Monsieur le directeur, a dit le Bouillon », qui avait l’air ennuyé qu’on l’appelle Monsieur Dubon.

« Et bien cet apprenant a brisé un interface transparent avec ce référentiel bondissant ; que conseillez-vous Monsieur Dubon ? »

« Aléatoire ! » a précisé Alceste.

Le Bouillon a regardé Alceste sans rien dire, a réfléchi et a dit qu’il faudrait convoquer les géniteurs de l’apprenant[15] afin de trouver un accord bilatéral[16]. Le directeur a approuvé et a demandé au bouillon de sonner la fin de la récré.

Nous on était bien embêtés pour Eudes parce que quand les géniteurs d’apprenants sont convoqués, ça fait des tas d’histoires à la maison et on est privé de dessert, et on nous dit que c’est bien la peine que papa se saigne aux quatre veines à PSA pour avoir un tel inappétent scolaire comme fils.

Le bouillon a sonné la fin de la récré et on est revenus dans l’espace-classe, sans Eudes qui était chez le directeur ; la maîtresse nous a rendu les contrôles de la semaine dernière et s’est plaint de la mauvaise motricité de proximité[17] qui rendait illisibles nos copies. Mais moi j’ai quand même fait 12ème, et j’étais très content.

Puis la professeure des écoles a annoncé que nous allions aborder aujourd’hui une nouvelle situation-problème[18] grâce à l’étude des plantes ; elle a demandé à chacun de nous ce qu’on savait des plantes afin de procéder au recueil des représentations initiales[19]. Agnan s’est levé et a expliqué qu’il avait lu dans un livre que sa tata lui avait offert à Noël que les abeilles permettaient la reproduction des plantes en butinant. La professeure des écoles a félicité Agnan qui s’est assis tout content puis elle a interrogé Maixent qui a dit que les plantes avaient des odeurs, Geoffroy qui a dit que son papa aimait les roses noires, mais que ça coûtait drôlement cher, et même Clotaire a trouvé une réponse. La professeure des écoles était très fière de nous et nous a expliqué qu’elle venait de susciter des conflits cognitifs[20] et que l’autosocioconstruction des savoirs proposée dans le cadre des compétences transversales s’annonçait bien.

Alors la maîtresse nous a dit de sortir nos outils scripteurs[21] et de noter ce qu’elle allait dicter car c’était modélisation ouverte[22]. Pendant qu’elle dictait, elle passait dans les rangs et vérifiait qu’on ne fasse pas trop de fautes de français ; elle s’est arrêtée sur le cahier de Clotaire et s’est exclamée : « Mais cet apprenant a des lacunes de conscience phonologique ! » Clotaire a pris un air étonné, et la professeure des écoles lui a dit de faire des exercices de conscience phonologique avec des mots mélangés afin de prendre conscience de la situation immuable des syllabes ; elle a commencé à dicter à Clotaire ses exercices : « Pier + pa = papier ron + ma = marron ro + si = sirop Tine + tar = tartine son + poi = poisson teuil + fau = fauteuil Zon + mai = maison ball + foot = football nette + lu = lunette Ton + co = coton teur + fac = facteur zette + noi = noisette »[23]

Puis la professeure des écoles a demandé à Clotaire s’il avait compris, mais Clotaire a répondu qu’il trouvait l’exercice tebé. Alors ça a été terrible, la professeure a crié et le directeur est arrivé. « Que se passe-t-il, mademoiselle ? » a demandé le directeur.

« Il se passe que cet apprenant est rétif aux exercices d’acquisition de conscience phonologique. »

« C’est une question de graphèmes, a répondu le directeur. »

« De phonèmes a corrigé la professeure des écoles. »

« Peu importe a répondu le directeur qui devenait nerveux ; tous les apprenants ne peuvent hélas acquérir les exigences protéiformes[24]. »

« C’est que je pensais qu’un exercice de mouture synthétisée dans le cadre d’un projet-élève[25] permettrait de déboucher sur une réalisation concrète grâce à une élucidation des présupposés idéologiques de la discipline » a dit la professeure des écoles.

« Peut-être devriez-vous revoir vos évaluations-formatives afin d’améliorer la métacognition » a répondu le directeur.

« Soit, a dit la professeure : il est certain qu’une meilleure situation de projet initiale permettrait d’améliorer le constructivisme cognitif des apprenants, plus particulièrement de ceux qui connaissent des difficultés. »

Alors le directeur a quitté l’espace-classe et la cloche a sonné ; on est tous descendus mais on n’avait plus de référentiel bondissant ; alors Rufus a suggéré qu’on joue à chat, mais personne voulait faire le chat ; Clotaire a dit qu’il voulait bien faire le chat parce que c’était pas tous les jours qu’il avait l’occasion d’aller en récré avec les copains ; alors on a tous accepté et on est partis se cacher ; le premier que Clotaire a trouvé, c’est Agnan qui était resté sur un banc à réviser ses leçons ; il est fou Agnan. Mais Agnan a dit qu’il ne jouait pas ce qui n’a pas fait plaisir à Clotaire qui a traité Agnan de tricheur et il lui a demandé d’enlever ses lunettes ; comme Agnan voulait pas, Clotaire s’est mis à crier et on est tous arrivés pour voir ce qui se passait ; Clotaire nous a raconté le coup d’Agnan caché sur un banc, et Maixent a dit que Clotaire était bête, qu’Agnan jouait jamais avec nous, que c’était un sale chouchou. Clotaire a demandé à Maixent qui était bête et lui a donné une claque ; alors Maixent est devenu tout rouge et s’est jeté sur Clotaire pendant qu’Agnan pleurait ; on s’amusait bien mais le Bouillon est arrivé pas content : « Quelle est cette manifestation groupale compulsive dans un espace interstitiel de liberté ? »[26] il a demandé.

« C’est une construction d’objectivité à partir de positions subjectives contradictoires dans le cadre du débat de la preuve »[27] a répondu Alceste au Bouillon qui est devenu tout pâle et qui est parti en marchant très lentement, presque en traînant des pieds.

Le lendemain, le directeur est entré dans l’espace classe :

-          debout a dit la professeure des écoles.

-          Assis a dit le directeur.

« Mes chers apprenants, a dit le directeur, le Bouill… Monsieur Dubon étant souffrant, il sera remplacé par un nouveau surveillant d’espaces ludiques interstitiels. » Et la professeure des écoles s’est trouvée mal…

 

 

[1] Classe

[2] Maîtresse

[3] Elèves

[4] l’école

[5] ?

[6] http://www.f3miticbjn.ch/spip/article.php3?id_article=138

[7] Cancre

[8] bagne

[9] Pronoms personnels.

[10] Pronoms démonstratifs.

[11] ballon

[12] ballon de rugby

[13] Bras.

[14] Vitre.

[15] Parents d’élève.

[16] Arrangement à l’amiable

[17] l’écriture

[18] cas concret

[19] ce que savent déjà les élèves.

[20] Confrontation d’avis différents

[21] stylos

[22] cours magistral.

[23] http://netia59a.ac-lille.fr/~lille1centre/article.php3?id_article=41

[24] lire, écrire et compter.

[25] http://www.geoeco.ulg.ac.be/lmg/competences/chantier/methodo/meth_autosoc31.html

[26] une bagarre dans une cour de récréation.

[27] Etape 9 de l’autosocioconstitution du savoir.


Enterrement de vie de jeune fille de Camille : Le Val de Grâce

A l’issue de la visite de ces magnifiques jardins où, quand même, j’avais séché pas mal de fois l’héroïne, le destin s’inversa : Camille mobilisa tout son talent, et toute son érudition pour nous bluffer plus d’une fois. Ainsi, alors que nous végétions près de la fontaine de Carpeaux, à nouveau mitraillés par quelque touriste avide de souvenir insolite, je soumettais l’énigme suivante que j’avais imaginée quasiment insoluble. Lisez plutôt, chers lecteurs :

 « Bénis soient les chanteurs de la Perfide Albion… »

 Hé ben, vous me croirez si vous voudrez, mais en quelques secondes, mon énigme fut décodée : en moins de temps qu’il ne m’en faut pour l’écrire, Camille comprit qu’il s’agissait de la Schola Cantorum ce qui, au bas mot, nous médusa. Alors, pourquoi et comment trouva-t-elle la solution de cette énigme ? Il s’agit de bâtiments qui furent pendant un siècle le siège de la mission catholique anglaise ; vers 1600, les Bénédictins anglais de Westminster fuient l’Angleterre protestante d’Elisabeth 1er, et un particulier achète en 1640 la maison de la Trinité pour les accueillir. La chapelle Saint Edmond, construite de 1674 à 1677, sert aujourd’hui de salle de concert. D’où la schola cantorum.

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 Ne pouvant le visiter, nous nous dirigeâmes vers le val de Grâce où, grâce au lieutenant Tabbard, nous pûmes pénétrer les lieux, vêtus en mousquetaires. Remercions au passage l’extraordinaire diligence de la poste qui me fit parvenir à Paris le 1er octobre l’autorisation des officiels du val de Grâce qu’ils avaient postée à Paris… le 22 septembre, autorisation qui portait sur une visite du samedi 26 septembre ; toutefois, en bon prof de gauche qui se respecte, plus m’importe la dimension publique du service postal que son efficacité, j’ai des principes, quoi, merde !

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 Bref, nous nous rendîmes au Val de Grâce où, fait amusant, nous dûmes laisser nos épées en plastique dans le porte-parapluie, ce qui généra un tableau insolite des lieux. (Merci à Elise d’avoir eu la présence d’esprit de photographier cette perle). Nous découvrîmes de la sorte le musée des armés, dont je n’imaginais d’ailleurs pas la richesse ni la dimension traumatisante : les crânes défoncés par quelque obus allemand, laissant entrevoir derrière un nez atomisé quelques lambeaux du cerveau valent certainement tous les cours d’histoire du monde ; les vidéos sur l’Indochine où l’on voit les pièges sournois se refermer sur les soldats français confèrent une conscience aiguë de la difficulté de faire la guerre à ceux pour qui le choc frontal est une inconnue. Que dire de ces flèches verticales dissimulées sous quelque feuillage au sol, et sur lesquelles marchaient les combattants français, se transperçant les pieds dans des douleurs qu’on imagine infinies.

Après ces témoignages incarnés des guerres humaines – trop humaines – nous nous retrouvâmes un peu choqués, à tel point que nous eussions signé, si cela nous eût été présenté, quelque pétition imbécile contre la guerre – parce que la guerre c’est caca. C’est fou de constater combien la « prévertisation » des esprits guette dès que la réalité de la guerre apparaît dans son horreur et ses misères ; Napoléon, lui, eut le bon goût de ne pas laisser de photos trop réalistes de la retraite de Russie, ce qui permet de s’en faire une représentation encore romantique, que ne sauraient anéantir des clichés par trop concrets.

Après le musée, nous gagnâmes la chapelle en tant que telle, sorte de réplique miniature du Vatican, certes infiniment moins somptueuse – n’est pas le Bernin qui veut – mais malgré tout harmonieuse à souhait, et dotée d’un autel tout à fait remarquable. D’ailleurs, nous décidâmes de nous extasier, sauf Camille qui connaissait déjà (mais Camille connaît tout sauf le symbolisme des tortues).

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 Que Camille sache tout, nous en eûmes confirmation par l’épisode suivant : tout frétillant à l’idée de la sécher, je sortis fièrement mon petit papier sur lequel avait été noté un poème que j’imaginais peu célèbre, et je m’apprêtais à le déclamer sous la voûte du Séjour des bienheureux ; mais je commis l’irréparable : avant de le lire, je posai la question fatale : quel écrivain français commit ce poème douteux en l’honneur du Séjour des bienheureux de Mignard ? Avant même que ne résonnât le premier vers, Camille s’exclama : « Bah Molière ! » L’effet fut pire que si une colonie de Serbes m’eût brisé les rotules ; l’humiliation le disputa à l’admiration. Et pour donner une idée de la chose, je livre au lecteur avide de savoir, le poème in extenso, que je déclamai quand même :

 

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« Digne fruit de vingt ans de travaux somptueux,

 

Auguste bâtiment, temple majestueux,

 

Dont le dôme superbe, élevé dans la nue,

 

Pare du grand Paris la magnifie vue

 

Et parmi tant d’objets semés de toutes parts

 

Du voyageur surpris prend les premiers regards,

 

Fais briller à jamais, dans ta noble richesse

 

La splendeur du saint vœu d’une grande princesse

 

Et porte un témoignage à la postérité

 

De sa magnificence et de sa piété ;

 

Conserve à mes neveux une montre fidèle

 

Des exquises beautés que tu tiens de son zèle ;

 

Mais défends bien surtout de l’injure des ans

 

Le chef d’œuvre fameux de ses riches présents ;

 

Cet éclatant morceau de savante peinture

 

Dont elle a couronné ta noble architecture ;

 

C’est le plus bel effet des grands soins qu’elle a pris

 

Et ton marbre et ton or ne sont point de ce prix. »[1]

 Cela ne nous empêcha guère, fort heureusement, de nous pâmer d’aise devant les lignes harmonieuses de la chapelle, et de faire nos intéressants devant l’autel, avant que de trouver refuge sur les bancs grâce auxquels nous goûtâmes un repos salvifique, mais hélas trop bref.

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[1] Molière, « La gloire du val de Grâce », Œuvres de Molière, tome 9, Paris, 1866


Enterrement de vie de jeune fille de Camille : premiers frémissements

Tout commença par l’arrivée d’une Darling en mon humble domicile parisien, fraîchement montée de l’Orléanais, et bien décidée à exploiter toutes les richesses offertes par un soleil délicieux. Très vite, la femme sommeillant en Darling s’éveilla, et ce fut fort logiquement dans la salle-de-bain qu’elle se rua, déplorant une fois de plus le peu d’entretien dont celle-ci était l’objet. Sortant son fard, elle se confectionna une petite moustache fort seyante, agrémentée d’un bouc chatoyant, ce qui eut pour effet de la viriliser, et donc, de lui conférer une dignité que seule sait habituellement arborer la gent masculine. Ravie du résultat, et forte de sa nouvelle allure saturée de dignité virile, elle immortalisa à de nombreuses reprises le nouveau visage que lui offrait la magie du maquillage.

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Amusé, je regardais tout cela d’un air plus ou moins distancié, histoire de me donner une contenance ; jetant de temps à autre un regard inquiet et jaloux à la petite Romy, je n’en surveillais pas moins l’heure du coin de l’œil, et très vite, nous partîmes, non sans que je ne fisse auparavant mon petit numéro de perte de ma carte de transport, histoire de me créer une petite frayeur motivante.

Quelques stations de métro plus tard, nous arrivâmes devant chez Camille, avec Clotilde et Christian que nous avions croisés sur le chemin. Une fois décodé le code de l’immeuble – oui, j’héroïse la chose – nous entrâmes dans le hall, et nous changeâmes sous le regard médusé d’une voisine que nous nous plaisions à imaginer interloquée. Clotilde avait confectionné de superbes habits de mousquetaires, marqués d’un C – comme Camille – que nous enfilâmes prestement, afin d’arriver vêtus devant la future mariée. Ainsi acoutrés, et au terme de cinq étages sans ascenseur, nous toquâmes à la porte de « celle-à-qui-était-dédiée-la-surprise », une première fois, puis une deuxième ; nulle réponse, la porte restait désespérément close. Pourtant nous avions croisé quelques instants auparavant un JS dévalant les escaliers assurant que sa promise était réveillée. Au troisième toc, Camille ouvrit : soulagement, joie, exultation !

Nous pûmes alors investir les lieux, faire rentrer Camille dans sa robe, et nous en profitâmes pour nous restaurer, déjeunant d’un brunch furieusement tendance : blinis, tomates cerises, petites saucisses, saucissons, etc. Quelques photos furent à nouveau prises, et la première énigme retentit enfin, couvrant tout le XIVème arrondissement de son aura de mystère :

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Nous lisons dans Les trois mousquetaires cette phrase : « D’Artagnan entra donc dans Paris à pied, portant son petit paquet sous son bras, et marcha tant qu’il trouvât à louer une chambre qui convînt à l’exiguïté de ses ressources. Cette chambre fut une espèce de mansarde, sise rue des Fossoyeurs, près du Luxembourg. »[1] La question est simple : quel est le nom actuel de la rue des fossoyeurs ?

Camille hésita, demanda si c’était au nord ou au sud du Luxembourg ; je répondis qu’elle se situait au nord ; elle évoqua alors la rue de Vaugirard et la rue Servandoni. Je confirmai qu’une des deux rues était la bonne, et elle choisit aussitôt la rue Servandoni, ce qui suscita moult admiration parmi les mousquetaires, pourtant habitués aux coups d’éclat. Il ne nous restait plus qu’à nous rendre dans ladite rue, et pour ce faire, rien n’apparut plus pratique que le métro : nous reprîmes alors la ligne 4 mais, cette fois, vêtus de costumes de mousquetaires, sous le regard amusé de passants honnêtes, et d’une vendeuse de Lutte Ouvrière que nous n’eûmes guère le temps d’occire.

 

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La suite au prochain épisode…

 

 


 

 

[1] Alexandre Dumas, Les trois mousquetaires, tome I, Hachette, 1983, p. 24


De l’inconvénient de croiser des êtres ostensiblement moraux : scène de la vie èratépiste.

Oui, je sais : ça fait plus de huit mois que je n’ai pas alimenté ce blog, et maintenant que je le réalimente, c’est encore pour râler et raconter ma vie : mais là, vraiment, il me fallait une thérapie verbale pour évacuer : c’est bien simple, si j’avais un tant soit peu éprouvé l’esprit citoyen, j’eusse réclamé « une-cellule-d’aide-psychologique »…

Cela s’est produit hier, dans le bus, le 21 pour être précis : après un entretien magnifique avec un ancien professeur de philosophie, et une longue errance sur les boulevards extérieurs afin de dénicher enfin cette introuvable boutique de farces et attrapes – hum… – du boulevard Kellermann parmi les tramways broutant leur gazon synthétique et les voitures bouffant le bitume, je parvins enfin à m’asseoir dans un bus vide, qui offrait avec bonhomie ses sièges à l’inimitable couleur vert-RATP. Epuisé de cette journée, je laissai aller ma conscience à quelques vagabondages diffus, sans prêter la moindre attention à mon environnement : quelques stations plus loin, le bus avait certes accueilli une masse non négligeable de voyageurs de type vaguement delanoësque, du genre « dans le bus, je valibus », mais mon esprit, brumeux, l’avait à peine remarqué.

Soudain, une voix désagréable et impérative résonne : « Monsieur, vous voulez bien vous lever pour laisser la place à ma mère. » Je lève les yeux, une femme, plutôt laide, du genre quadra castratrice frustrée à frange disgracieuse, me fusille du regard : je la regarde, je crois voir Fadela Amara en pire, je regarde sa pauvre mère et ma première envie est de lui répondre : « et votre mère n’est pas assez grande pour le demander toute seule ? », mais je rectifie aussitôt mentalement cette mauvaise pensée : « votre mère n’est pas assez vieille pour le demander toute seule ? » me dis-je intérieurement. Mais au lieu d’exprimer la voix de la raison, je ne peux rien sortir d’autre qu’une parole saturée d’un surmoi catho mal assumé : « oh oui, excusez-moi. » Et je me lève. Connement. Sous le regard ostensiblement outré des voyageurs, restés assis, qui, pour un peu eussent poussé l’hypocrisie jusqu’à balancer un discours sur les valeurs qui se perdent, et la civilité en déroute.

Debout, je repensais alors à la phrase de l’imbécile susmentionnée : la première chose qui m’intriguait était l’étrange nécessité qu’elle avait éprouvée à rappeler son lien de parenté avec la vieille personne : qu’elle fût sa mère ne constituait en rien un argument pour que je lui cédasse ma place ; qu’elle fût vieille en était un nettement plus sérieux. Si donc elle avait éprouvé le besoin de préciser son lien de parenté, d’un ton très appuyé, c’était d’abord pour hurler à la face du monde, qui s’en foutait d’ailleurs, à quel point elle était une bonne fille, une fille morale et aimante. Il lui fallait appuyer sa demande impérative de tout le poids moral de la fille soucieuse du bien-être des anciens, endossant péniblement tout le dévouement ostentatoire dont elle était capable.

Cette fille dévouée m’apparut alors dans toute son horreur : elle était morale, mais morale au sens insupportable de visiblement morale. Le genre de femmes qui a monté une association, qui aime le Bien, et qui organise des collectes pour les plus démunis, non pas tant pour aider les pauvres que pour dire qu’elle aide les autres et vomit le mal. Et cette femme, en requérant mon siège, ne me demandait pas un service, ni ne sollicitait de ma part un acte fraternel ; non, elle me lançait une condamnation morale, infiniment insidieuse parce qu’implicite, opposant la pureté de sa dévotion filiale hurlée à la face de tous à mon égoïsme coupable et odieux, devenu l’espace d’un instant le symbole de l’indifférence de toute une époque à l’égard de la souffrance d’autrui. Et dans cette condamnation morale, elle éprouvait, elle, sa propre pureté, qu’elle humait avec jouissance face au salaud qu’elle avait en face d’elle et dont le dégoût qu’il lui inspirait, décuplait l’estime qu’elle avait d’elle-même.

Lorsque je me levai, je n’entendis nul remerciement, bien évidemment : pourtant, rien ne m’obligeait à céder à son injonction ; je n’occupais pas de place prioritaire, je portais trois sacs, dont un fort encombrant de déguisement, et j’étais épuisé. Mais elle ne remercia pas ; pas même par un sourire. C’est que dans sa petite tête de redresseur de torts patentée, c’était à moi de la remercier de retrouver, grâce à elle, le droit chemin. Cet immense « tu dois » qu’elle incarnait sottement me faisait, à ses yeux aigris, retrouver la rationalité de la loi morale dont un moment – passager – de fatigue m’avait hélas éloigné : c’était presque à moi de la remercier, car elle m’offrait la grâce d’adopter ostensiblement un comportement moral : quoi de plus ostentatoirement moral, en effet, que de céder sa place à une vieille ? Elle m’offrait la rédemption sociale – donc aujourd’hui morale – et je me devais de lui savoir gré. Et chez ces êtres du premier degré cernés de moisissures d’esprit de sérieux, nul sourire ne saurait plus éclore sinon celui de la satisfaction malsaine d’avoir obtenu la condamnation d’un semblable. Et si vous en doutez, mordez donc les pognes d’un Michel Onfray qui n’en finit plus de déprimer sous son masque déchiqueté d’hédoniste théorique, ou de tout indigné de service, venu hurler sa haine du monde à la face de ce même monde qui l’accueille pourtant si volontiers chaque soir entre Guy Bedos et Mustafa el Atraci.

Et là, le vieux Kant m’apparut dans toute son horreur : ce « tu dois » oppresseur qui est, seul, source de moralité, me parut haïssable : immanent ou transcendant, le « tu dois » ne dessine pas les contours d’une moralité réelle, il ne fait que dessiner la cage hideuse de « l’être-en-faute ». Si j’avais vu cette vieillarde chancelante face à moi, je me fusse aussitôt levé pour lui céder ma place, non pas pour des motifs moraux, mais par simple sentiment d’humanité ; cela eût été spontané. Sa fille imbécile, m’intimant l’ordre de me lever, transforma ce qui eût été spontané en dénonciation morale, en contrainte déplaisante ce qui eût été accompli par altruisme véritable. Je repensais alors aux ahurissants propos de Kant, affirmant qu’aider un ami parce qu’il est un ami ne pouvait être un acte moral, et devait donc être banni au profit d’une contrainte bien plus désagréable, donc plus morale ; et je revoyais cette fille ostensiblement aimante comme une Kant dévoyée : non seulement elle rejouait le coup de la contrainte, mais en plus elle la retournait contre autrui au lieu de se contenter de se l’appliquer à elle-même. Qu’une poignée de fous cherche à s’appliquer à soi-même les contraintes de la loi morale kantienne, voilà qui prête à sourire ; qu’une infinité de connards retourne la contrainte morale vers autrui, voilà qui soulève l’indignation de la raison et le refus du cœur.

Je rouvrais alors ma besace et en tirai ce si beau livre, Apologie de l’indifférence, dont je venais d’interviewer l’auteur, et je retrouvai en quelques instants cet inexprimable parfum de liberté dont cette navrante fille ostensiblement dévouée m’avait, un instant, fait entrevoir toute la précarité…


Crèchua : Portrait du Christ en SDF du canal Saint Martin…

Je dois dire, après quelques mois d’enseignement, que mon lycée m’a réservé bien des surprises ; après une épique rencontre au sommet avec les Warriors en un caniculaire dimanche d’août à la toujours très accueillante Gare du Nord où j’annonçais successivement que j’allais enseigner la philosophie à des classes technologiques – pause – le vendredi après-midi – pause – à Saint-Denis – pause – dans le 9-3 – stupeur – le temps avait passé et le moins que l’on pût dire était que tout se passait pour le mieux. Certes, quelques désagréments annexes, comme les conditions effroyables de transport dans la ligne 13 ou les journées pédagogiques à répétition ternissaient – et ternissent encore – quelque peu mon humeur habituellement badine et débonnaire, mais dans l’ensemble on ne pouvait que trouver un plaisir immense à enseigner dans un tel lycée.

Et puis il y eut jeudi dernier ; plus qu’une rencontre, une révélation ! Après deux heures de transport éprouvants de Saint Germain en Laye, lieu de l’innommable IUFM, à Saint-Denis, je découvris, en entrant, la crèche de Noël concoctée avec amour par notre cher établissement. Oh non pas, bien sûr, la crèche classique, habituelle, avec la petite cabane en bois et le papier kraft étoilé ; non, trop classique, trop banal, pas assez engagé, trop bourgeois. Alors il y eut l’idée de génie, l’idée qui allait réconcilier l’aspect chrétien et l’aspect social de la chose ; non pas un Christ chrétien, mais un Christ citoyen, un Christ qui-se-sent-concerné-par-la-misère-du-monde. Et pour ce faire, quoi de mieux qu’une crèche montée dans une Tente Quechua ?

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Une tente Quechua… Vous riez, vous riez, mais c’est que la gestion d’un établissement suppose de la diplomatie ma bonne dame ; dans un bahut où la majorité des élèves ne sont pas chrétiens, mais dont les parents payent malgré tout des droits d’inscription importants, il serait préférable de ne pas choquer ; et une crèche en plein air, mine de rien, ça discrimine l’espace visuel pour les non-chrétiens. Et puis, et puis…
la HALDE veille, alors certes on est catho, mais très raisonnablement : pas de faux pas ! Le Christ on l’expose mais a minima ; on célèbre sa naissance mais pour mieux en occulter sa dimension religieuse : cachez cette divinité que je ne saurais voir…

Alors, puisqu’il faut bien avoir une crèche, on fait appel à la dernière véritable sphère du sacré en France, le social. Baudrillard, dans un superbe ouvrage hélas épuisé, avait analysé ce parallèle entre la désacralisation du divin et la sacralisation du social ; le néo-socialisme a pour ambition, disait Baudrillard, de transformer la société en social : l’être lui-même a reçu l’injonction de se faire social dont la forme la plus rabâchée est celle de la solidarité. « Tout le discours sur le social, écrivait Baudrillard, est aujourd’hui tournoyant, car il équivaut à dire : la solidarité vous tiendra lieu de tout le reste. »[1] On ne saurait mieux dire ! Et cette solidarité qui vous tient lieu de tout le reste, c’est cette tente Quechua, symbole de solidarité avec les sans-abris, tenant lieu de spiritualité.

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Le Christ ne sera pas le Fils de Dieu venu sauver les hommes, mais bien plutôt le Fils du Dieu social venu aider les victimes-des-nouvelles-précarités. On ne célèbre pas cette naissance miraculeuse, annonciatrice de la rédemption, mais on s’extasie devant le symbole d’un Christ venu pour les exclus et les petits. Lui-même humble parmi les humbles, le Christ pousse la bonté jusqu’à se confondre avec ceux qu’il est venu sauver, en invitant non plus au recueillement – luxe bourgeois – mais bien à la solidarité par laquelle seule le salut sera acquis. La réflexion sur le salut de l’homme se trouve ainsi absorbée par le social qui ne souffre nulle extériorité ; le social est tout, et ce qui n’en est pas perd son droit à être ; la venue du Christ devrait, en toute logique, inviter les croyants à penser leur foi et approfondir leur rapport à la sotériologie. « Au lieu de cela, écrit Baudrillard dans une phrase fulgurante, il faut que rayonne le social dans son enchaînement lumineux, transparent, contractuel, démocratique. »[2]

Alors ce Christ social, ce Christ-citoyen, qui n’a de justification que sociale, se trouve investi d’un imaginaire lui-même social, et exclusivement social. On l’imagine en Jean Rochefort sortant une tête inhabituellement grave de sa tente Quechua quittant l’espace d’une nuit son douillet appartement pour partager le quotidien difficile de ces sans-abris afin de gueuler à la face du monde pétrifié que dormir dans la rue, c’est dur, merde, quoi !

On l’imagine en François Hollande notre Christ, hurlant devant les micros qu’il « n’aime pas les riches », indigné que l’on puisse encore croire au XXIè siècle que Dieu souhaite sauver aussi ceux qui ont un toit. Non, le Christ n’est venu que pour les humbles, les défavorisés, les sans-rien (les sans-droits, les sans-papiers, les sans-abris, rayez la mention inutile) et cette crèche-tente en témoigne : le Christ n’est pas le Fils de Dieu mais bien plutôt le symbole des exclus ; comme eux, il souffre, et il n’est jusqu’à sa naissance qui ne témoigne de cette précarité sociale insoutenable.

On l’imagine encore jouant le rôle d’un animateur social généreux et révulsé par la misère sociale dans un téléfilm de Bertrand Tavernier commandé par le service public ; il serait né d’une mère juive et d’un père arabe, et ce beau métissage signalerait avec la subtilité d’un pachyderme dans une boutique de porcelaines la vanité du conflit israélo-arabe.

Mais ce en quoi on ne l’imagine pas, ce Christ né dans une tente Quechua, c’est en fils de Dieu, venu enlever le péché du monde…



[1] Jean Baudrillard, La gauche divine, Grasset, 1985, p. 96

[2] Ibid. p. 103


Ahmad Jamal à Orléans : merci à Elise !

Ouahoh les amis ! Vous savez ce que Darling m’a offert ? Une place pour un concert d’Ahmad Jamal ! Bon alors forcément, j’ai mis du temps à dire « oui », histoire de me faire désirer, et puis aussi pour faire croire que j’ai une vie bien remplie. Bref, après avoir tenté de créer un semblant de suspens, voire de susciter une attente de la part de ma chère Darling, j’ai finalement accepté – au terme d’une rocambolesque histoire de réunion pour la prépa sciences-po, mais c’est une autre histoire… – et, dimanche 7 décembre, par une matinée ensoleillée quoique brumeuse, je me retrouvai dans un train Corail, saturé de nostalgie et de compartiments désuets, plus ou moins kitschement restaurés selon le goût effilé de notre époque qui n’en finit plus d’être contemporaine.

Donc après une petite heure d’un voyage étonnamment dénué d’imprévus et d’encombres, j’arrive à Fleury où m’attend Miss Darling, la tête fièrement vissée sous une casquette dont je ne cesse de louer le caractère Gavroche malicieux. Nous dégustons de délicieuses galettes bretonnes, avant de nous rendre, le cœur au vent, dans un hangar métallique (pléonasme ?) où se trouvent de magnifiques porcelaines à prix réduits, à faire pâlir tout limousin bien né, ce que nous ne sommes d’ailleurs pas. Après quelques emplettes réjouissantes – j’ai d’ailleurs pu trouver deux assiettes d’un snobisme que concurrence seul mon long manteau noir Pierre Cardin que je mets un point d’honneur à ne jamais fermer, fût-ce par -50° – nous revenons chez Elise, qui me cuisine avec amour – si j’ose dire – de l’autruche.

Après cette autruche snob – que pour un peu nous eussions dégustée dans les tasses à café que Darling venait d’acquérir pour une somme lamentablement modique au vu du prestige social qui devrait en résulter – nous repartons pour Orléans, dans une Fiat Punto conduite avec aisance et détermination par ma chère Elise. Quelques pas sur le bord d’une Loire romantique préfigurent de façon plaisante le concert qui vient. Bon, bien que je sois chauvin et parisianiste, au risque de me taper la honte en soutenant le PSG, je dois reconnaître que la Loire est bien plus belle que la Seine, et qu’il serait probablement bon de détourner la Loire pour la faire passer à Paris, afin de donner un peu de gueule à notre chère capitale. Enfin moi je dis ça, je ne fais que conseiller hein… Bref, après cette délectable promenade, nous nous engouffrons – car il faisait assez froid – dans le café du théâtre où, générosité aidant, j’offre à Darling un macaron paraît-il succulent. Puis, les tasses se vidant, nous quittons nos chaises afin de nous diriger avec excitation vers la salle où doit se produire Mister Jamal.

Ahmad Jamal, pour ceux qui ne connaîtraient pas, c’est un de mes dieux. Ok, ça ne vous aide pas vraiment à en avoir un portrait plus précis, mais, pour résumer, le trait le plus marquant de ce personnage me semble être qu’il est pianiste. Bon allez, pour ceux qui ne connaîtraient pas, afin de dissiper la honte légitime qui devrait vous monter aux joues, voici quelques échantillons.

 

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Hier, ce fut, comment dire, magique. Un toucher exceptionnel, un swing hors du commun, une jeunesse hallucinante pour ses 78 ans. Son jeu est magnifique, subtil, extraordinairement balancé ; il saute d’un ton à l’autre, d’une gamme à l’autre, au point de parvenir à ce que Jazzman appelle la « dialectique du pianiste » ; en une fraction de seconde, les sons graves et appuyés se muent en un effleurement cristallin et poétique ; la puissance passe dans la sensualité, avant que cette dernière ne se fasse malice. A peine la salle se laisse-t-elle emporter par le démon du rythme que Jamal change d’octave, et sautille vers une nuance intimiste, que seuls viennent gâcher d’interminables toussotements d’un public parfois pénible. Une telle poésie ne devrait pas se partager à plus de deux.

Si l’on ajoute à ce génie de la maîtrise du piano un regard coquin qui le fait jouer avec ses partenaires (James Cammack, James Bohnson et Manolo Badrena) au point d’improviser à de nombreuses reprises l’accompagnement, on ne peut que sortir de ce moment de grâce ébloui, et comme transporté par tant de beauté et de générosité. Après une standing ovation, Jamal nous offrira en effet, en reprise, deux morceaux sublimes qui comblèrent le public. Près de deux heures de grâce à l’état pur nous furent ainsi offertes et je remercie infiniment Darling de m’avoir convié à ce bel événement.


Amboise tour V : Chaumont

Le dernier jour à Amboise fut celui de l’hésitation ; que faire avant le départ du train ? Quel château visiter ? Une certitude et une seule : il me fallait retourner une troisième fois ( ! ) au Clos Lucé acheter des cartes postales de dessins de Léonard. Nous le fîmes, non sans avoir un peu vadrouillé dans Amboise avec le poids de la fatigue des deux jours écoulés, où nous trouvâmes essentiellement des touristes se plaignant de la présence des touristes et des gens.

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Nous repartîmes donc une fois de plus au Clos Lucé, nous achetâmes nos petits souvenirs plus ou moins idiots, et nous revînmes au centre ville, où enfin nous pûmes tester le restaurant chaudement recommandé par notre hôtel, l’Epicerie (46 place Michel Debré) Hé bien nous ne fûmes pas déçus. Si si ! Pour une vingtaine d’euros, on y mange excellemment ! que ce fût la daurade – plat féminin paraît-il – de Marie, ou mes rillons, je crois pouvoir dire que nous nous régalâmes allègrement, jusqu’au dessert qui, enfin, s’avéra délicieux. Donc pour ceux qui auraient envie de très bien manger, lors d’un ptit séjour à Amboise, Marie et moi vous le recommandons sans réserve, et nous en profitons pour rappeler l’adresse : l’Epicerie, 46 place Michel Debré. (Nous ne possédons aucune action dans ce restaurant mais si vous y allez, vous comprendrez le plaisir que nous y avons pris…)

Après ce suave repas et quelques cartes postales rédigées, nous retournâmes chercher nos affaires à l’hôtel, non sans avoir cherché en vain – mais avec opiniâtreté – un bonnet aux armes et nom de la ville d’Amboise pour un mister B que la décence m’interdit de nommer. Puis nous nous dirigeâmes vers la petite gare où nous étions arrivés l’avant-veille, avec un dernier regard vers le château lors du passage sur le pont séparant les deux rives. L’inscription avait été effacée de la vitrine du charcutier, et nous patientâmes de longues minutes sur le quai de la gare, le train accusant un retard d’une vingtaine de minutes, sans que la moindre information ne nous explique le pourquoi du comment, ni même le comment du pourquoi. SNCF, à nous de vous faire préparer la voiture…

9 minutes plus tard, nous arrivions, chargés comme des mules, en gare d’Onzain, petite ville où se trouvait le château de Chaumont, château que Marie, un peu comme une vengeance par rapport au vélo, avait unilatéralement décidé de visiter. Un peu fatigués, nous quêtions du regard une quelconque indication géographique quant à la direction à prendre pour trouver le château, quand nous décidâmes de demander conseils à deux femmes indigènes, fort aimables : ces dernières, voyant notre probable piteux état, nous prirent en affection et se proposèrent de nous amener en voiture au lieu recherché. Nous acceptâmes, et, au fur et à mesure que nous roulions, nous nous décomposions silencieusement en songeant au retour, tant paraissait interminable ce chemin reliant la gare au château.

Arrivés aux pieds de l’imposante bâtisse, nous remercions nos adorables accompagnatrices, achetions une bouteille d’eau, rassemblions nos nombreux bagages, et nous préparions psychologiquement à affronter les quelques marches menant au château ; « plus de dix minutes de montée », nous assura la préposée aux billets, avec un sourire mi-sadique, mi-compatissant. Je regardai Marie d’un air qui se voulait culpabilisateur, mais « femme dispose », donc nous montâmes, sous le soleil et les sacs. Arrivés au terme de l’ascension, Marie avait perdu son billet, qu’elle retrouva finalement au fond de son sac, et nous pûmes donc, après avoir abandonné nos bagages à une employée, découvrir les caves du château où avait lieu une exposition d’un « artiste contemporain », paraît-il fort illustre, Jannis Kounellis.

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Je cite le prospectus, par pur mauvais esprit : « Jannis Kounellis est l’invité du Château de Chaumont-sur-Loire pour une durée de trois ans. Figure majeure de l’art contemporain depuis la fin des années 1960, Jannis Kounellis est l’un des représentants phares de l’ « arte povera ». » Bon, ce qu’il faut toujours avoir en tête avec l’art contemporain, c’est qu’on ne dira jamais d’un artiste qu’il est bon, doué ou génial, on dira qu’il est une « figure majeure », ou « très en vue », c’est le premier principe de base, et à ce petit exercice, Kounellis est très très contemporain ; l’œuvre importe moins que la reconnaissance, la qualité s’efface devant le mondain. Que fait donc cet illustre personnage ? « Révélé dans les années 1970, il a bâti une œuvre immense, nourrie de sacré et de mystère, qui associe peinture, sculpture et architecture. » Il est vrai que Kounellis met du sacré partout ; dans les toilettes, par exemple, où sur un fond exquis de carreaux en faïence, il place un poteau boisé au bout duquel pendouille une cloche ; on reste sans voix.

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Et que dire également de la cave où son génie s’exprime par ces deux gros sacs gris pendouillant mollement au plus près du sol ? L’émotion étreint, quelque chose comme la présence du divin susurre à qui sait se rendre attentif ; l’homme normal, lui, pouffe.

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Après ce regrettable moment de pitoyable bouffonnerie cultureuse, nous pûmes visiter les autres pièces du château, achevé en 1510, et devenu objet de transaction entre Catherine de Médicis et Diane de Poitiers, lorsque la mort d’Henri II contraint cette dernière à céder Chenonceau et accepter Chaumont en compensation. Toutefois, l’intérieur fut aménagé par la famille de Broglie au XIXème siècle, dans un style gothique ou Renaissance, le mobilier ayant donc été acheté a posteriori.

La salle du conseil est particulièrement réussie, grâce au rachat par les Broglie d’un carrelage majolique provenant de Palerme, absolument somptueux ; les restaurations récentes ont mis en pleine lumière cet extraordinaire carrelage, et c’est certainement la pièce la plus surprenante de ces lieux.

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La chambre de Catherine de Médicis, bien moins imposante qu’à Chenonceau, n’en présente pas moins une jolie collection de médaillons, ainsi qu’un portrait de Miss Catherine.

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Enfin, en sortant du château, de grandioses écuries peuvent être visitées, bien qu’elles datent de 1877, et révèlent bien plus la vie mondaine des Broglie qu’une quelconque activité renaissante ou classique.

Après cette visite, qui nous fit rater un train, il nous fallut repartir, à pieds cette fois, vers la gare ; redescendre les marches, traverser un pont immense, se perdre dans les petites rues de la ville, regarder frénétiquement sa montre, telles furent nos ultimes activités lors de ce petit périple, commencé dans le 37 et achevé dans le 41, auquel la dernière note de ce blog rend un hommage sous forme de private joke… (non, ce n’est pas le coup des trains qui roulent à gauche en France…)

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